de martine roffinella

Coup de chapeau à Colette Lambrichs, née pour « lire, créer, publier »

Coup de chapeau à Colette Lambrichs, née pour « lire, créer, publier »

©MartineRoffinella

Longtemps aux manettes des Éditions de La Différence avec le regretté Joaquim Vital, puis fondatrice des Éditions du Canoë, Colette Lambrichs est une personnalité saillante, une femme-courage qui nous fait l’honneur de retracer ici son foisonnant parcours.

Dans mon plus jeune âge, l’intitulé de la mai­son d’édition où Colette Lam­brichs offi­ci­ait avec Joaquim Vital, La Dif­férence, suff­i­sait à me faire rêver d’une lit­téra­ture sin­gulière, libre, et ouverte aux soubre­sauts du monde.

Au cœur de cette « Dif­férence »-là, une sorte de pal­pi­ta­tion inso­lite venait me rap­pel­er qu’un trait de génie, de beauté et de poésie pou­vait tout chang­er. Tout transfigurer.

Colette Lam­brichs, dans cet îlot édi­to­r­i­al devenu pluriel, offrait l’espoir d’une magie livresque, traçant en pointil­lés des chemins improb­a­bles entre épo­ques, langues, peu­ples, civil­i­sa­tions, arts, couleurs.

Colette Lam­brichs par ©Flâneuse­Mod­erne.

Hier comme aujourd’hui, un livre édité par Colette Lam­brichs nous invite dans une marge où il est bon de s’éblouir tout son soûl et par­fois de s’égratigner – donc de se sen­tir vivant.

Mais je ne veux pas me mon­tr­er trop bavarde et préfère lui laiss­er la parole : elle vient ici racon­ter son par­cours – jusqu’à main­tenant, où elle dirige les Édi­tions du Canoë, dont les gourmand.e.s de lit­téra­ture ont déjà pu appréci­er les récentes parutions.

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L’édition : une vraie destinée

Je peux presque dire que je suis née dans l’édition ! On n’échappe pas si facile­ment à sa famille ! Mon oncle, Georges Lam­brichs, frère jumeau de mon père qui vivait à Brux­elles où j’ai gran­di, était par­ti après la guerre de son pays natal, la Bel­gique, pour rejoin­dre Paris où il allait faire « son chemin »[1] des Édi­tions de Minu­it jusque chez Gal­li­mard, après un bref inter­mède chez Grasset.

Depuis que j’étais enfant, j’entendais donc par­ler par mon père, Mar­cel, de son frère Georges qu’il aimait par-dessus tout, et de la vie pas­sion­nante qu’il menait à Paris, entre la Brasserie Lipp et la rue Sébastien-Bottin.

Georges et Mar­cel Lam­brichs en 1924. [Archives per­son­nelles de Colette Lambrichs.]
Comme j’adorais mon père, je sen­tis que la façon la plus sûre de m’en faire aimer était d’essayer de me mon­tr­er à la hau­teur du des­tin de son jumeau. J’avais bien essayé de me rebeller en procla­mant que toute ville était préférable à Paris – Ams­ter­dam, où j’allais très sou­vent, New York, où j’avais décou­vert l’explosion de l’art con­tem­po­rain –, mais ces rodomon­tades ne résistèrent pas longtemps à l’attraction de la cap­i­tale française.
Por­trait de Colette et Georges. [Archives per­son­nelles de Colette Lambrichs.]

L’arrivée à Paris

J’y débar­quai donc un beau jour de 1972, ayant ficelé sur une vieille deux-chevaux encore con­ven­able tout ce que je désir­ais con­serv­er de mes années brux­el­lois­es. Pas grand-chose, en vérité. Heureuse­ment d’ailleurs car je démé­nageais d’une vaste mai­son entourée d’un grand jardin pour une cham­bre de bonne sous les toits avec toi­lettes sur le palier. Des fenêtres pourvues de bal­con, je voy­ais la coupole des Invalides, l’église Saint-François-Xavier, ce qui me per­me­t­tait d’oublier la pénible grim­pée des sept étages sans ascenseur aux­quels on accé­dait par un escalier à col­i­maçon assez raide.

Celui qui m’avait con­va­in­cue de sauter le pas de Brux­elles à Paris, mort aujourd’hui, était Hen­ri Ronse. Belge comme moi, il avait créé le Théâtre Obliques l’année précé­dente à Paris, ain­si que la revue éponyme avec son ami Roger Bor­derie, dont je ne tar­dai pas à faire la con­nais­sance et avec qui je tra­vail­lai briève­ment au numéro de la revue sur Hans Bellmer et pour met­tre en place leur librairie, quai de l’Hôtel de Ville.

Cou­ver­ture Bellmer « Obliques ».

Je tâton­nais autour de l’édition, tâchant de com­pren­dre com­ment ce monde fonc­tion­nait. Dès mon arrivée à Paris, j’avais été engagée par Weber, le dif­fuseur des Édi­tions Ski­ra, qui cher­chait à trans­former son local situé rue de Rennes en galerie d’art. Les Belges de Paris que j’avais con­nus lors d’expositions que j’avais organ­isées en Bel­gique, et leurs amis proches, furent les heureux hôtes de cette éphémère galerie Weber (Jean-Michel Folon, Pol Bury, Olivi­er O. Olivi­er et quelques autres), laque­lle n’était pas vouée à un grand avenir, d’autant que les Édi­tions Ski­ra venaient d’être rachetées par Flammarion.

Je fus licen­ciée pour raisons économiques et béné­fi­ci­ai des 90 % du salaire qui étaient attribués depuis peu à ceux qui étaient pré­cip­ités dans le chô­mage. Ce fut une année déli­cieuse passée à lire, à écrire – un très mau­vais roman épis­to­laire, que fort heureuse­ment Joaquim Vital, que je ren­con­trai à la fin de cette année-là, me dis­sua­da de pub­li­er. On était en 1975. Il venait de créer les Édi­tions de la Dif­férence avec Mar­cel Paquet, belge comme moi, sous le haut patron­age de Patrick Wald­berg, que j’avais ren­con­tré à Brux­elles dans un café que je fréquen­tais depuis mes seize ans ‒ « Le Petit Rouge » où se réu­nis­saient pein­tres et poètes (Mar­cel Lecomte, E.L.T. Mesens, Camille Goe­mans…) ‒, et qui était aus­si ami de mon oncle et de mon père.

Joaquim Vital, « prince ombrageux, imprévisible, intuitif »…

J’avais 29 ans. Je me sou­viens comme si c’était hier de ce ren­dez-vous, place du Marché Sainte-Cather­ine, dans ce local minus­cule qui était le pre­mier siège social de La Dif­férence. Joaquim était arrivé en retard. Je remar­quai aus­sitôt ses mains aux doigts très fins et aux ongles étrange­ment longs.

Colette et Joaquim. [Archives per­son­nelles de Colette Lambrichs.]
Il par­lait en s’excusant de ne pas pronon­cer les r qu’il élu­dait aus­si, me dis­ait-il, en por­tu­gais, sa langue mater­nelle. Il avait deux ans de moins que moi, sem­blait venir du siè­cle dernier et parais­sait de ce fait sans âge, en dépit de son très jeune âge.

Ma mère fit un peu plus tard un très beau por­trait de lui, hélas dis­paru, qui saisit son allure « prince véni­tien » qui impres­sion­nait ses interlocuteurs.

C’était d’ailleurs un prince, un prince ombrageux, imprévis­i­ble, intu­itif, d’une intel­li­gence red­outable, pas com­mode mais pro­fondé­ment généreux et bon. On ne ren­con­tre plus guère des per­son­nages de sa trempe. En plus de son humour, de sa cul­ture impres­sion­nante dans tous les domaines qui lui per­me­t­tait d’être de plain-pied avec n’importe qui, il maîtri­sait le français mieux que beau­coup de Français, écrivait, tradui­sait… Bon, j’arrête là sinon je vais pleurer.

Pas­tel de Gabrielle Haardt.

La si belle aventure des Éditions de La Différence

Nous avons tra­vail­lé ensem­ble pen­dant trente-cinq ans, à bâtir le fonds de La Dif­férence dans les dif­fi­cultés de toutes sortes, mais avec l’idée chevil­lée au corps que nous con­stru­i­sions un cat­a­logue unique qui n’avait pas d’équivalent dans les autres maisons d’édition, un cat­a­logue qui était en lui-même une œuvre d’art.

L’idée fon­da­trice était qu’il fal­lait se ren­dre indépen­dant du marché du livre, de plus en plus inféodé aux puis­santes struc­tures édi­to­ri­ales et de dis­tri­b­u­tion, en finançant la lit­téra­ture et la poésie, néces­saire­ment défici­taires, par la con­tri­bu­tion à l’aventure d’artistes dont le marché flambait.

Avec des hauts et des bas, nous sommes arrivés à faire quelques grandes col­lec­tions comme les Œuvres com­plètes de Butor (12 vol.), les Poésies com­plètes d’Hölderlin, les vol­umes des Œuvres de Pes­soa pub­liées du vivant de ce dernier, Les Nou­velles com­plètes d’Henry James dans la tra­duc­tion de Jean Pavans, celles de Klimá, traduites et organ­isées par Eri­ka Abrams, et, sous la houlette de Claude Michel, dont nous avions entre­pris par­al­lèle­ment l’édition du Jour­nal lit­téraire, la col­lec­tion « Orphée » que nous avions été for­cés, faute d’argent, d’interrompre et de solder.

Les grandes mono­gra­phies sur les artistes étaient l’autre pili­er de la mai­son, sans compter le fonds por­tu­gais que Joaquim avait entre­pris de dévelop­per dans les années 80, après s’être ren­du compte com­bi­en des écrivains con­sid­érables comme Eça de Queiroz, mort à Neuil­ly en 1900, étaient mécon­nus en France.

La cul­ture maro­caine, décou­verte en grande par­tie grâce au dic­tio­n­naire qu’avait établi Sal­im Jay, fut un autre ter­rain d’exploration et d’émerveillement, avec notam­ment les œuvres de Mohamed Lef­t­ah, qui nous enchan­tèrent par ce mélange explosif d’une langue raf­finée au ser­vice de réc­its nar­rant un monde arabe aux mœurs dis­solues que la cen­sure réprimait.

La col­lec­tion « Minos », que nous avions inven­tée pour don­ner une deux­ième vie à des textes d’auteurs pub­liés dans la mai­son, dont cer­tains livres étaient égarés chez d’autres édi­teurs ou épuisés, était la col­lec­tion de poche qui per­me­t­tait de rassem­bler et de labour­er sous d’autres formes l’œuvre des écrivains.

La disparition brutale de Joaquim Vital

La mort de Joaquim en mai 2010 m’a lais­sée respon­s­able de ce cat­a­logue de près de 2 000 titres et de l’équipe qui avait con­tribué à son édification.

Le choc fut si vio­lent, si imprévu, si ter­ri­ble – il était par­ti un week-end à Lis­bonne comme il le fai­sait sou­vent et était mort bru­tale­ment d’une crise car­diaque dans un café – que je ne me sou­viens plus très bien de ce qui s’est passé les jours qui ont suivi.

Mon seul sou­venir est de m’être promis de con­tin­uer La Dif­férence. Quelles que fussent les dif­fi­cultés, il m’appartenait de faire face. À l’époque, ceux qui y tra­vail­laient étaient sol­idaires et fai­saient, cha­cun à sa façon, tout ce qu’ils pou­vaient pour taire leur angoisse et aller de l’avant.

La sit­u­a­tion finan­cière n’était guère bril­lante mais je me dis­ais que j’allais trou­ver une solu­tion. J’empruntai de l’argent, demandai une avance à Vol­u­men, notre dif­fuseur, et, accom­pa­g­née de Par­cidio Gonçalves, de Sonia Vital, la fille cadette de Joaquim qui tra­vail­lait avec nous depuis plusieurs années, de Chan­tal Duk­ers, Jacques Clerc Renaud, Frédérique Mar­tinie et Joseph Mayun­ga, nous fîmes un pro­gramme assez éblouis­sant com­por­tant, notam­ment, la paru­tion de La Langue de ma mère de Tom Lanoye – qui allait provo­quer en Bel­gique un phénomène de presse inédit, pre­mière page de La Libre Bel­gique, pre­mière page du Soir –, les pre­miers vol­umes dans Minos des nou­velles de James, les deux vol­umes man­quants des Œuvres com­plètes de Butor, Le Dernier com­bat du cap’tain Nimat de Mohammed Lef­t­ah et, si ma mémoire est bonne, un vol­ume du Jour­nal lit­téraire de Claude Michel Cluny : Moi qui dors si bien.

Claude Michel Cluny à Castel­li­na in Chi­anti cir­ca, 1989. [Archives per­son­nelles de Colette Lambrichs.]

L’homme d’affaires Claude Mineraud apparaît comme le « Messie »

C’est alors, vers novem­bre 2010, que je reçus un appel de mon ami Hervé de Roc­quigny, me deman­dant si je voulais bien ren­con­tr­er un homme d’affaires qui ter­mi­nait sa vie pro­fes­sion­nelle dans les assur­ances et qui serait éventuelle­ment prêt à inve­stir dans l’édition.

Pourquoi pas ? lui ai-je répondu.

Et c’est ain­si que je fis la con­nais­sance de Claude Min­er­aud. Il m’exposa son par­cours dans les bureaux qu’il allait prochaine­ment quit­ter dans le 9ème arrondisse­ment et me deman­da les trois derniers bilans de la société.

Il me parut sym­pa­thique, plein d’énergie bien qu’il approchât des qua­tre-vingts ans, et me dit que ce serait une chance pour lui de pou­voir chang­er de monde et s’occuper à mes côtés d’une société qui avait un si beau nom, La Dif­férence – lui qui avait tou­jours voulu être dif­férent dans les entre­pris­es qu’il avait dirigées. Il m’assura qu’il ne voulait pas acheter la mai­son mais qu’il faudrait néan­moins trans­former la S.A.R.L. en une autre forme de société qui puisse traduire en actions l’argent qu’il comp­tait y mettre.

Tout cela me parut être l’augure d’une vraie solu­tion. Il dis­po­sait de beau­coup d’argent, allait s’organiser pour en dis­pos­er d’encore davan­tage, bref, grâce à lui, j’allais peut-être pou­voir con­solid­er tout ce qui avait été fait et don­ner une assise pérenne à La Différence.
Entre le rêve et la réal­ité, il y a, quoi qu’on pense, un saut, une faille, une mon­tagne qui n’est pas sol­u­ble. Croy­ait-il ce qu’il me dis­ait ? Peut-être.
Pour l’heure, il était le Messie, le Père Noël bien inten­tion­né qui allait pren­dre sous son aile pro­tec­trice le sort de La Dif­férence et men­er celle-ci vers un avenir radieux.
Fal­lait-il que je sois une oie blanche pour croire à de pareilles sor­nettes ! Stu­pide, je l’étais et je le crus.

Papi­er mâché « L’arbre-roi », 74 x 51,5 cm, 2018. © Colette Lambrichs.

Les pre­miers mois furent heureux. Il voulut racheter le fonds restant de la col­lec­tion « Orphée » et la relancer, et c’est sans doute pourquoi par la suite, et pen­dant six ans, alors qu’il s’évertuait par tous les moyens à vouloir chang­er l’image de la mai­son, en prenant avec frénésie toutes sortes d’initiatives plus onéreuses les unes que les autres – dont, pour notre mal­heur, la créa­tion d’une équipe autonome de dif­fu­sion –, j’ai per­sisté à pren­dre sa défense et à rap­pel­er à tous ceux qui le regar­daient avec con­ster­na­tion qu’il fal­lait l’excuser parce qu’il avait mis beau­coup d’argent dans La Dif­férence. Néan­moins la mai­son, désta­bil­isée, ne ces­sait d’en perdre.

Une atmo­sphère de plomb rég­nait désor­mais dans les bureaux. Ceux qui étaient restés se par­laient à peine. Tous les grands pro­jets édi­to­ri­aux étaient inter­rom­pus, ajournés ou per­dus, dont le dernier en date, Le Livre de l’Inquiétude de Fer­nan­do Pes­soa, que j’avais pré­paré avec Tere­sa Rita Lopes depuis trois ans et qui aurait dû sor­tir en sep­tem­bre 2017, parut finale­ment chez Bour­go­is, suite au dépôt de bilan qui inter­vint en juin 2017.
Celui-ci fut décidé uni­latérale­ment par Claude Min­er­aud qui repous­sa toute autre alter­na­tive. Com­ment en était-on arrivé là avec tant d’argent ? Quelle gabe­gie, quelle honte sur nous qui en avions telle­ment man­qué aupar­a­vant et qui, pour­tant, avions tou­jours persévéré !

Le deuil des Éditions de La Différence

 Quand Claude Min­er­aud par­tit pour le Tri­bunal, seul, sans avo­cat, sans per­son­ne de la mai­son d’édition pour l’accompagner, et qu’il revint nous informer qu’il n’avait pas obtenu le règle­ment judi­ci­aire qu’il avait demandé mais que La Dif­férence était sous le coup d’une ces­sa­tion d’activité avec effet immé­di­at, nous étions tous abasourdis.
Que s’était-il tramé dans les couliss­es ? Ce que nous avions réus­si à éviter, par tous les moyens, durant trente-cinq ans, adve­nait ain­si sans qu’on pût rien y faire ? Comme nous étions tous épuisés, nous restâmes dans un état de qua­si pros­tra­tion. C’était donc fini ! Comme cela, bête­ment ! Ce n’est que des semaines plus tard que je com­mençai à mesur­er les conséquences.

Pour chaque mem­bre de l’équipe, avec les indem­nités pro­por­tion­nelles à son anci­en­neté, une ère nou­velle s’ouvrait.

Quant à moi, ayant, mal­gré mes efforts, échoué à péren­nis­er la mai­son, je me retrou­vais les mains vides, dépos­sédée de tout ce que j’avais fait durant ma vie, réduite à accepter l’argent que Claude Min­er­aud pro­po­sait de me prêter pour sur­vivre, le temps de me res­saisir. Déli­cieuse ironie de l’histoire, je lui étais donc redev­able une nou­velle fois.

La création des Éditions du Canoë : un « acte de survie »

 C’est donc à la suite de ces événe­ments que je fis mon deuil de La Dif­férence et créai le Canoë.

Cap­ture d’écran de la pre­mière page du site des édi­tions du Canoë (cli­quer sur l’image).

Claude Min­er­aud, con­traire­ment à toutes les règles en usage dans les procé­dures de fail­lite, res­ta dans les locaux de La Dif­férence, con­ser­va les comptes sur place et géra la liq­ui­da­tion de la mai­son d’édition avec le MJA. Habitué des études notar­i­ales dans ses précé­dents métiers, il était à son affaire sur des dossiers de cette nature.

Un acte de décès, en quelque sorte.

Il entre­prit une véri­fi­ca­tion des comptes, ligne à ligne, priv­ilégiés, chi­rographaires, créances, étayées ou non, jus­ti­fiées ou non, dou­teuses ou non, accom­plit un tra­vail de béné­dictin pour des man­dataires judi­ci­aires qui n’avaient jamais vu cela. Et pour cause ! Générale­ment, les entre­pris­es en fail­lite le sont par manque d’argent. Ici ‒ c’était un cas d’école inédit ‒, le respon­s­able voulait apur­er les comptes, les faire cer­ti­fi­er par le Tri­bunal et repar­tir, délivré des anciens employés.

Il organ­isa la vente publique d’une grande par­tie du fonds d’œuvres d’art que nous avions con­sti­tué, Joaquim et moi – lequel garan­tis­sait la fameuse dette qu’il avait apurée en arrivant. Main­tenant qu’il se retrou­vait seul à bord, il se mon­tra, enfin, l’homme affûté et per­ti­nent en affaires qu’il avait tou­jours été.

Ne m’avait-il pas dit aux pre­miers jours de notre ren­con­tre : « Dans la vie, on tue ou on est tué » ?

Le Canoë, donc, est avant tout un acte de survie pour con­tin­uer ce que j’ai tou­jours fait. Je mène à bien cer­tains pro­jets que j’avais ini­tiale­ment imag­inés pour La Dif­férence et d’autres, comme la pub­li­ca­tion de La Taupe rouge qui a été un vrai suc­cès de librairie ‒, de l’écrivain russe Julian Semen­ov, dont je vais con­tin­uer à faire décou­vrir l’œuvre.

« Je serais morte ou tombée dans une dépres­sion sévère si je ne m’étais pas lancée dans cette nou­velle aven­ture. »

Je mêle, comme aux pre­miers temps, le tra­vail des artistes à celui des écrivains. Opérant seule chez moi, j’ai retrou­vé petit à petit le plaisir si par­ti­c­uli­er de sen­tir l’odeur d’un nou­veau livre qui arrive de l’imprimerie. J’aime le papi­er, les papiers. Je fais d’ailleurs des tableaux avec des papiers mâchés.

Lire, créer, pub­li­er, con­cevoir, faire cir­culer les livres qu’on aime font par­tie pour moi du même mouvement.
J’aime faire con­fi­ance aux gens, croire au meilleur de ce qu’ils sont et porter ce qu’ils font le plus loin possible.
Que Joaquim me par­donne pour La Dif­férence, je n’ai pas su con­tin­uer sans lui.

Colette Lam­brichs en décem­bre 2019. [Pho­to : ©Hal­i­ma Moldi.]

Infos : 

Site des édi­tions du Canoë : www.editionsducanoe.fr
Face­book : Édi­tions du Canoë
Dif­fu­sion : Paon Dif­fu­sion
Dis­tri­b­u­tion : Serendip

Le logo du Canoë a été dess­iné par Julio Le Parc.


[1] « Le Chemin », nom de la col­lec­tion qu’il dirigea chez Gal­li­mard de 1959 à 1992 et « Les Cahiers du Chemin », nom de la revue qu’il créa en 1967 et qui s’interrompit en 1977 lorsqu’il prit la direc­tion de la NRF.

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Commentaire(s)

  1. Pour Fer­nan­do Pes­soa, bien sûr, et pour la col­lec­tion Orphée dirigée par Claude Michel Cluny, sans oubli­er “La belle époque de l’opi­um”, stupé­fi­ante antholo­gie lit­téraire de Arnould de Liedek­erke… pour ces ouvrages MÉMORABLES les édi­tions de La Dif­férence nous sur­vivront tous.

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