Comment combiner observations (et satires) sociétales, analyses de la destinée humaine, géographies de vies, visions (et diatribes) politiques au bénéfice d’une grande fresque romanesque follement décalée mais crédible ? Mon adoré Mervyn Peake y a réussi à merveille avec son Titus d’Enfer, et Cervantès, autre vénéré, y est magistralement parvenu avec Don Quichotte. Et voici qu’une femme – ô joie ! –, Kristina Ifwarson, accessoirement docteure en psychopathologie et psychanalyste (autant dire qu’en matière de trajectoires humaines, elle en connaît un rayon !), vient nous présenter L’homme sans masque (Ginkgo éditeur), dont les aventures, aussi drôles que grinçantes, nous dépeignent en miroir les écueils extrêmement contemporains qui hérissent ou minent notre propre condition. Nous entrons dans le livre par cette phrase : « La vie écorche. » Et il faut nous en souvenir, au sens propre comme au figuré, tout au long des aventures de Christian Rave, dont le patronyme va en quelque sorte coïncider avec la révélation de sa véritable identité : Broc le Chou (-rave ? L’être ou ne pas l’être : telle est la question). Est-on chez les dingos ? Non… mais oui, si l’on se souvient du Dingo de Disney. Et en l’occurrence, Rave exerce la profession de mascotte. Il se glisse dans toutes sortes de costumes (vingt-huit en tout : de Bourriquet à Bob l’éponge, en passant par Petit Ours Brun, etc.), au service du désir matériel et des grands temples de la consommation comme les hypermarchés Lecerf – avec à leur tête le sémillant Jules-Édouard Lecerf [sic], duquel se dégage « une autorité de bon père de famille, rehaussée d’un charisme surcoté de millionnaire accompli ». C’est ainsi que nous le suivons, en costume de brocoli ce jour-là, alors que les clients-consommateurs sont vivement encouragés à acheter-manger « cinq fruits et légumes par jour en circuit court ». Christian Rave réincarné en brocoli apporte une sorte de bonhomie rassurante – tout en servant à l’occasion d’exutoire ou de souffre-douleur (« Je déteste les brocolis ! » lui hurle un gamin en le cognant au tibia).

Ce métier de mascotte, Rave n’est pas le seul à l’exercer : il existe même une Association Française des Mascottes, ainsi qu’un syndicat censé défendre leurs droits. Nous découvrirons par la suite qu’il y a également un Collectif des Mascottes Marxistes et un Front de Libération des Mascottes où officient notamment Kermit la grenouille et Piggy la cochonne. Ces personnes ont des vies multiples : laquelle préfèrent-elles au bout du compte ? Avancer masqué n’est-il pas plus confortable et révélateur de notre réelle identité ? Rave ne se pose pas la question d’emblée, même s’il lui arrive de se demander « dans quel personnage il se trouve », alors qu’il est là « en tant que lui-même » : de quoi alimenter ses rendez-vous avec l’analyste Jacques Calan [re-sic] – surtout quand, un beau jour, son patient décide de ne plus quitter son costume de brocoli. Ce serait gâcher votre plaisir que de vous raconter comment Christian Rave devient Broc le Chou, mais toujours est-il que selon Calan, Rave a probablement « toujours été un brocoli, un brocoli qui s’ignorait », en somme. Nous sourions, mais au fil des rocambolesques aventures qui font de Broc le Chou la célébrité-mascotte des réseaux sociaux, nous ressentons non pas une gêne mais comme une sorte de présence juste derrière notre épaule : celle ou celui que nous sommes dès le seuil de notre intimité franchi. Avons-nous une existence tangible, une espèce de « moi » véridique qui garderait pour lui ses ressentis – tout le reste n’étant que travestissements, comédie et jeux de manipulation ? Le roman de Kristina Ifwarson, sous ses airs de fable truculente, met à nu toute l’absurdité de nos fonctionnements actuels et de nos dangereuses déifications – ce que j’avais également fait dans mon livre Conservez comme vous aimez, que François Bourin avait décrit, en 2020, comme étant une « prophétie infernale […] satire implacable sur l’inhumanité du monde moderne ». Ici, dans L’homme sans masque, Ifwarson ajoute à la désintégration de l’identité celle de la pensée incarnée par des mascottes qui effectivement s’ignorent, persuadées de leur importance humaine (Rosette Bachelor, Bernard-Henri Lévitte, Claude Lalouche, Paul B. Pescado, etc.). Tout n’est plus que mises en scène, et même quand elles endossent le costume de l’opposition, les théories sont autant d’oboles à l’Église Évangéliste du Grand Capital. Quel que soit le bord politique, les mascottes miment un numéro plus vrai que nature – à moins que le costume ne leur permette de mieux assumer le vide sidéral ou l’opportunisme de leurs convictions ?
Broc le Chou, lui, est un de ces personnages qui me restera en mémoire. Loin d’être naïf, il touche de près ce que dut être un jour l’amour (celui qui lui manqua ; qui me manqua aussi), quand sa mère atteinte de démence, qui ne le reconnaissait plus en tant que lui-même (l’appelant généralement Stéphane), le prend dans ses bras en tant que Broc le Chou et l’identifie enfin : « Christian je suis si heureuse de te voir […] laisse-moi te regarder, tu es beau mon fils. » Le regard de qui nous a fait naître fabriquerait-il notre costume existentiel ? L’homme sans masque a deux ou trois choses à vous révéler sur ce point. Lisez-le, c’est drôlement essentiel.
Martine Roffinella
Écrivaine-photographe.
