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La simplicité d’un homme

Un polytechnicien à particule qui, après plusieurs décennies dans le monde des dirigeants, choisit de s’encanailler comme prof de maths dans un collège public en Éducation Prioritaire, voilà qui peut surprendre ! – ce d’autant plus qu’il nous est d’emblée précisé que les droits d’auteur du livre objet de ma chronique seront « intégralement reversés à la fondation Éclore, qui aide les jeunes de milieux défavorisés à réaliser leur potentiel ». Je n’avais jamais entendu parler d’Arnaud de Bertier, et c’est par hasard que son visage m’est apparu à la télévision. Il était interviewé pour son ouvrage : Un prof venu d’ailleurs – Du CAC 40 aux collèges de banlieue, paru aux éditions Fayard, et m’a aussitôt captivée à plusieurs titres. D’abord parce que, sans avoir la prétention de comparer mon parcours au sien, j’ai moi aussi accompli la démarche d’intervenir dans ce qui jadis était appelé Zone d’Éducation Prioritaire (ZEP), ainsi qu’en Centre d’Action Éducative (CAE) et en maison d’arrêt (cf. mon récit Les Hommes grillagés, H&O éditions) où j’ai mené des ateliers d’écriture après avoir quitté le très confortable monde de la publicité. Je me souviens des commentaires à cette époque – Martine chez les pauvres, ou Martine découvre les vrais gens, etc. Comme Arnaud de Bertier, j’ai consacré cinq ans à cette activité – et il m’intéressait donc beaucoup de découvrir son projet, comment il l’avait conçu et mené à bien.

Arnaud de Bertier a cinquante-cinq ans quand il décide de passer d’un bureau « sur les Champs-Élysées au collège d’une cité de banlieue ». D’aucuns pourraient ironiser quand il évoque « le désir » de « servir une “noble cause” », ou bien craindre qu’il veuille appliquer au monde de l’Éducation les méthodes de celui de la Finance et de la compétition rentable à tous crins. Mettez vos préjugés au placard, car vous passeriez à côté de tout ce que contient de spontanément beau et d’émouvant la façon dont il décrit son nouveau quotidien de prof, ses questionnements, ses hésitations, ses erreurs, ses joies offertes et ses détresses pudiquement partagées, sans jamais recourir au pathos. On a le trac comme lui quand il rencontre pour la première fois ses élèves. On aurait envie de lui sourire quand il nous montre d’eux des visages qui en dissimulent d’autres, ceux insoupçonnables de vies fragmentées, compartimentées, étanches entre elles. Ce qui explique sans doute cette drôle de question : « Monsieur, si je mourais vous seriez triste ? » Ou alors : « Je voulais vous demander si vous savez ce que ça aime un papa ? » Au-delà des observations extrêmement précieuses que l’auteur nous transmet, et que nos ministres de tous bords seraient bien inspirés de lire, je crois que le constat qui m’a le plus frappée, c’est « le manque de mots échangés à la maison » entre parents et enfants fréquentant ce collège en Éducation Prioritaire. « Mes parents ne nous parlaient jamais, ne nous posaient pas de questions, ne nous racontaient rien », confirme un garçon devenu adulte, issu d’une « banlieue difficile ». Ainsi Arnaud de Bertier constate-t-il que « leur capacité à représenter des objets simples est très limitée ». Ils n’ont pas l’habitude de jouer aux « devinettes, énigmes, jeux de logique » – et quand ils le font, « j’ai l’impression que, pour beaucoup, c’est une expérience nouvelle, qu’ils n’ont pas faite dans leur famille », remarque-t-il. Autre moment qui m’a touchée, et dont on parle finalement assez peu : « l’autocensure » que s’appliquent certains élèves – en particulier les filles –, lorsqu’il s’agit de leur avenir. Ainsi, quand l’une d’elles exprime le souhait d’être infirmière, son prof de maths lui dit : « Magnifique métier, je t’y vois très bien. Mais tu as toutes les capacités pour devenir médecin. » Et l’élève de répondre : « Ah non, ça n’est pas possible, les études sont trop longues, mes parents ne pourront pas suivre. »
En cinq ans, Arnaud de Bertier s’est occupé de quatre cent trente-sept élèves (« dix-neuf élèves pendant trois de leurs quatre années au collège, cent dix-sept élèves pendant deux années, trois cent un élèves pendant une année »). Il a été confronté à une multitude de situations complexes, parfois angoissantes à gérer, et propose des solutions peu coûteuses à mettre facilement en place, comme donner davantage de pouvoir aux chefs d’établissement. Ils sont sur le terrain, connaissent les populations et leurs spécificités et sont les plus aptes à poser le bon diagnostic autant qu’à constituer une équipe d’enseignants et à la gérer en tenant compte de tous les paramètres – ce qu’une lointaine et froide institution décisionnaire ne peut maîtriser et dont l’ignorance peut avoir des conséquences dramatiques. Il suggère aussi de mobiliser des bénévoles, anciens élèves et profs volontaires, pour « augmenter massivement le nombre d’heures au collège, certainement en utilisant le samedi matin ». La situation grave le mérite, car « les élèves issus de milieux défavorisés sont en général trop seuls face à leur scolarité et à leurs choix d’avenir » – il faut créer des ponts, et vite : « Écoute, Entraide et Effort. »
Pour les Jeux olympiques de Paris 2024, remarque avec justesse Arnaud de Bertier, « le besoin de volontaires était d’environ 40 000, le nombre de candidats a été de 313 000 … ». Il note aussi que les Restos du Cœur comptent 70 000 bénévoles. Pourquoi ne pas créer l’École du Cœur ? L’on pourrait aisément mettre en place des tutorats, multiplier des points de contacts humains et culturels – et aussi, puisque nombre d’élèves aiment le sport, calquer l’enseignement sur les mêmes méthodes : entraînement, tenue de ralliement à un groupe, goût de l’effort, saveur de la victoire, etc.
Arnaud de Bertier ne fait en aucun cas preuve d’angélisme et ne dissimule rien des épreuves auxquelles il a été confronté. Précisément, il souligne l’urgence à agir, à mettre en place des solutions qui sont à portée de main. Mais son propos n’est jamais pessimiste, et beaucoup de nos idées préconçues sont une à une démontées, à la faveur d’un regard franc, humble, et généreux. Cette forme de simplicité honnête, sans parti pris ni regards biaisés, a pratiquement disparu dans les débats actuels : s’il n’existait qu’une seule raison de lire Un prof venu d’ailleurs, ce serait celle-là.

Martine Roffinella
Écrivaine-photographe.



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