de martine roffinella

Betty, roman gigogne des vies entaillées

Betty, roman gigogne des vies entaillées

©MartineRoffinella

Racisme, viol et injustice côtoient fantasmagorie, légendes et épopée de l’enfance dans une histoire dont Tiffany McDaniel précise qu’elle est inspirée de la vie de sa famille. Betty dite « Petite Indienne », que nous suivons sans presque respirer pendant 716 pages, est sa mère.

La magie de ce grand roman aux légen­des si naturelle­ment vraies réside, comme pour toute belle œuvre, dans la pos­si­bil­ité de le lire chacun·e pour soi, en fonc­tion de sa pro­pre his­toire, de son âge, de son sexe, de sa couleur de peau.

Oui, chaque lect·rice·eur aura sans doute sa pro­pre idée du thème majeur qui se dégage de Bet­ty. D’aucuns diront que les femmes en sont les héroïnes, d’autres encore que c’est le père – Lan­don Car­pen­ter, Chero­kee, qui en est la fig­ure mar­quante. À moins que le sujet réel ne soit le racisme, cru­elle­ment exprimé, à l’égard des Indi­ens et des métis. Ou encore les con­di­tions économiques funam­bu­lesques, la pré­car­ité con­stante, l’immuable tyran­nie des hommes, la ségré­ga­tion dans les écoles, les vio­lences de tous ordres, l’inceste, la vie mal­gré et con­tre tout, la puis­sance ou la nui­sance du rêve, etc.

Il ne faut pour­tant pas, à mon sens, sépar­er ou même iden­ti­fi­er tous ces gise­ments. À l’image des poupées gigognes, ce livre se désem­boîte à chaque chapitre. Ce que nous avons appris est certes matéri­al­isé dans notre mémoire, mais il faut pos­er cet acquis et repren­dre l’aventure avec la poupée qui était glis­sée dans la précé­dente. Pour peu à peu gliss­er vers l’unique et toute petite per­son­ne prin­ci­pale – celle que nous garderons à jamais dans notre cœur et qui revien­dra sou­ven­tes­fois s’infiltrer dans nos pensées.

Pho­to : ©Mar­tineRoffinel­la.

Si Bet­ty Car­pen­ter, « née dans une baig­noire » d’une mère blanche et d’un père chero­kee, est celle qui détient en quelque sorte l’histoire et nous la livre avec son je nar­ratif, chaque per­son­nage croisé, même briève­ment, est un livre à lui seul – ou la pos­si­bil­ité d’un con­te, d’une nouvelle.

La petite ville de Breathed, dans l’Ohio, où la famille s’installe, est elle-même un univers qui paraît dis­tinct de la Terre sans en être le satel­lite – au con­traire, l’impression ressen­tie est que toute vie ailleurs qu’à Breathed est sec­ondaire, annexe.

Extrait, page 83.

BIENVENUE À BREATHED était peint en rouge sur un morceau de planche fendil­lée cloué à un pla­tane d’Amérique. Avec le temps, j’allais appren­dre que, quelque part entre le par­adis et l’enfer, Breathed était une par­celle de terre nichée au cœur d’une douleur lanci­nante, où les lézards se fai­saient écras­er sous les roues et où, quand les gens par­laient, on croy­ait enten­dre le ton­nerre racler le ton­nerre. Dans ce coin du sud-est de l’Ohio, on se réveil­lait aux aboiements de chiens errants en ayant con­science que l’ombre de loups plus gros n’était jamais bien loin.

L’histoire de la mai­son où les Car­pen­ter emmé­na­gent est elle aus­si un roman tiré d’un fait divers non élu­cidé – quoi de plus logique pour un père dont presque chaque parole est une invi­ta­tion à l’imaginaire tenu pour vrai et qui en plus est une « véri­ta­ble ency­clopédie des plantes » ?

Bet­ty est la six­ième des huit enfants, c’est elle qui nous guide dans leur vie « en marge de la société », car sa mère blanche a épousé un Chero­kee en 1938. Dans ces années-là et bien après, les Blancs esti­ment que « les gens de couleur ont tou­jours une mal­adie ou une autre », et qu’il ne faut plus touch­er un objet qu’ils ont eu entre les mains, car ils auront mis leurs « microbes dessus ».

Pho­to : ©Mar­tineRoffinel­la.

Même (et surtout) à l’école, les enseignants cul­tivent une ségré­ga­tion et un racisme con­sid­érés comme allant de soi – au point que Flossie, l’une des sœurs de Bet­ty moins « typée » qu’elle, refuse d’être vue en sa com­pag­nie – « Je peux pas te laiss­er plomber mon image comme ça », lui lance-t-elle sans ciller.

La maîtresse affirme d’ailleurs que si Bet­ty a la peau fon­cée, c’est qu’elle est « sournoise », « du genre fourbe », et qu’elle « se passe de la graisse sur la peau », restant « assise toute la journée au soleil à ne rien faire ».

Cette même insti­tutrice explique tran­quille­ment à toute la classe ce qu’est « l’hybridation » – « c’est comme si on mélangeait des échard­es de bois à du lait et qu’on le vendait au pub­lic ». Et de con­clure par cette ques­tion : « Tu aurais envie de boire une bouteille de lait qui con­tiendrait des échard­es, Betty ? »

Ain­si par­lent les enseignants à une fil­lette qu’ils trait­ent de « petite squaw » tout en reprochant à l’ensemble de ses « sem­blables » d’être des « échard­es » dans le « bon lait frais, crémeux et sain » des Blancs.

Après cela, Bet­ty subi­ra toutes sortes d’humiliations, y com­pris physiques, de la part d’adultes aus­sitôt imités par les enfants qui la traiteront de « singe » et lui descen­dront de force sa culotte pour voir si elle a « une queue » tel un animal.

Pho­to : ©Mar­tineRoffinel­la.

La/le lect·rice·eur peut alors se deman­der si ce mariage entre une Blanche (Alka) et un Chero­kee (Lan­don) est d’amour – le révéler ici serait bris­er le principe du roman gigogne évo­qué plus haut et du coup éclipserait la décou­verte pro­gres­sive des élé­ments clés imbriqués les uns aux autres et reliés à des dizaines de vies.

La force du livre de Tiffany McDaniel puise pré­cisé­ment sa source dans cette impos­si­bil­ité d’isoler un événe­ment et de l’ériger en cause, car des cen­taines d’autres faits peu­vent aus­si revendi­quer leur impor­tance majeure et expli­quer les nom­breux bas­cule­ments de des­tinée aux­quels nous assis­tons – non pas impuissant·e·s devant une page imprimée, mais tel·le·s des ami·e·s glissé·e·s dans l’ouvrage, voire des mem­bres de cette famille qui pour moi est un trésor.

Sans trahir le cœur du roman, je peux sim­ple­ment dire que le viol d’enfant en con­stitue le sang. Et ce sang gicle sur les chapitres à plusieurs repris­es, il paraît même s’auto-régénérer pour y pos­er ses gouttes ou pour­suiv­re en ruis­seau sa lignée de drames – de vio­ls encore.

Bet­ty pour­rait être le sym­bole d’une sorte de résis­tance au mal­heur, mais elle n’incarne pas cette héroïne-là. Elle écrit. Elle enfouit des his­toires qu’un jour elle sor­ti­ra de leur prison de verre et de terre – y com­pris celle de sa pro­pre mère, Alka, quand, enfant de huit ans à peine, elle « glisse » sur son sang (encore), elle plaque ses poignets tail­ladés con­tre sa poitrine, elle sent ses mains « pareilles à celles d’une poupée de chif­fon », la couleur du sang de sa mère lui rap­pelant « les bet­ter­aves qu’elle [lui] avait demandé d’aller arracher le matin même ».

Pho­to : ©Mar­tineRoffinel­la.

Bet­ty, c’est aus­si le roman d’une fratrie – Flossie qui veut « devenir une star et vivre à Hol­ly­wood et être plus célèbre qu’Elizabeth Tay­lor », Trustin qui des­sine sa soli­tude, la secrète Fraya qui con­fie ses prières à l’aigle pour qu’il les emporte jusqu’à Dieu, Lint qui pense que « les f‑f-fées » l’ont « m‑m-mor­du » car elles ont des « d‑d-dents coupantes co-co-comme des couteaux », Leland qui a les mêmes yeux que le père d’Alka et qui met « de la boue sur la cou­ver­ture de Fraya »… aucun ne peut être con­sid­éré comme un per­son­nage de fic­tion, et dans le même temps, la/le lect·rice·eur pense les rêver, les crois­er dans sa pro­pre réal­ité, même (et surtout) le livre refermé.

« Petite Indi­enne » paraît sou­vent les avoir tous en respon­s­abil­ité – elle est leur récep­ta­cle, son écri­t­ure rend compte d’eux : anges ou mon­stres, elle est leur preuve de vie.

Témoin de l’histoire saccagée de sa mère, Bet­ty est aus­si celui de la cul­ture chero­kee, jusqu’au « clan Ani­wo­di » (qui fab­ri­quait « une pein­ture rouge spé­ciale » util­isée lors des céré­monies sacrées »), que son père Lan­don Car­pen­ter, né en 1909 « dans un champ de sorgho du Ken­tucky », lui trans­met de vive voix à chaque occasion.

Extrait, page 25.

Notre clan était celui des créa­teurs, me dis­ait mon père. Celui des maîtres, égale­ment. Ils par­laient de la vie et de la mort, du feu sacré qui éclaire tout. Notre peu­ple est le gar­di­en de ce savoir. N’oublie jamais cela, Bet­ty. N’oublie jamais non plus com­ment fab­ri­quer de la pein­ture rouge, ni com­ment par­ler des feux sacrés.

Bet­ty est l’organe même de la trans­mis­sion – de ce qui fut souf­france et hor­reur, mais aus­si de ce pré­cieux lien à la Nature et à l’âme de toute chose que lui enseigne Landon.

Respon­s­abil­ité trop douloureuse ? Oui sans doute – l’un de ses jeunes frères en paiera le lourd trib­ut. Mais quel autre choix y avait-il, quand une cul­ture doit à tout prix être sauvée de l’oubli et qu’en même temps, c’est sa con­fronta­tion à celle des Blancs qui rend la mémoire de la jeune Bet­ty déjà si dra­ma­tique­ment ensanglantée ?

Pour vous faire votre pro­pre avis, je ne peux que vous inviter à vous pré­cip­iter sur ce grand roman gigogne et à partager ensuite ici vos impressions.

En guise de con­clu­sion, ou plutôt d’ouverture, une des paroles de Lan­don Car­pen­ter à méditer et à se garder pour les jours de vent mau­vais, c’est-à-dire assez sou­vent ces derniers temps.

Extrait, page 113.

Tout ce dont nous avons besoin pour vivre une vie aus­si longue que ce qui nous est accordé nous a été don­né dans la nature. Ça ne sig­ni­fie pas que si vous mangez telle ou telle plante vous ne mour­rez jamais, car la plante elle-même mour­ra un jour, et vous n’avez rien de plus qu’elle. Tout ce que nous pou­vons faire, c’est guérir ce qui peut l’être et apais­er les souf­frances causées par ce qui ne peut pas l’être. En tout cas, nous appor­tons la terre en nous et entretenons la con­science que même la plus petite feuille a une âme. 

 

Betty, roman, par Tiffany McDaniel, 
paru aux éditions Gallmeister, 26,40 euros.

 

 

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Commentaire(s)

  1. Dans ma cos­mogo­nie intime, Bet­ty a l’oeil gauche de Simone Weil ( la philosophe) & l’oeil droit de Toni Mor­ri­son, mon­tés des lunettes de Rof­fi, ce qui donne une envie de s’y jeter à regards per­dus, éper­dus… Mer­ci de cet arti­cle vivant en dia­ble & frap­pé d’âme…

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