de martine roffinella

Fatma Bouvet de la Maisonneuve : « Mon roman est une symphonie de paroles de femmes »

Fatma Bouvet de la Maisonneuve : « Mon roman est une symphonie de paroles de femmes »

©MR

C’est une auteure habituée du blog, dont j’apprécie l’engagement en tant que psychiatre, addictologue et essayiste – son ouvrage Les femmes face à l’alcool (éd. Odile Jacob) m’a frappée. Aujourd’hui, Fatma vient nous interpeller avec un premier roman « cash et sans fards » : L’île aux mères.

Le parcours de Fatma Bouvet de la Maisonneuve est remarquable à bien des points de vue – les fidèles du blog se souviennent que cela lui a valu un « Coup de chapeau » unanimement apprécié.

Essayiste reconnue, Fatma aurait pu, pour traiter le sujet dont il est question dans L’île aux mères, s’appuyer sur son expérience professionnelle ainsi que sur une liste de « cas » étudiés, de comportements scrutés à la loupe pour en tirer diverses conclusions rationnelles sur la maternité.
Mais elle a choisi la fiction. L’invention du réel. Et c’est donc un premier roman qu’elle nous propose – « l’Odyssée de Pénélope » autour du « secret le mieux gardé du monde, celui qui lie les mères à leurs enfants », nous précise la quatrième de couverture.

Où sommes-nous ?
Comme l’indique le titre du roman : sur une île, où Ève (prénom allégorique) en quelque sorte se réfugie – « c’est la première fois qu’elle part sans Jérôme », son mari resté à Bordeaux, leur couple est « en péril », car même « proche d’elle », Jérôme « ne comprendra jamais son désespoir de ne pas pouvoir porter un enfant ».
Ève vit cette incapacité d’être mère comme une « tare » dont elle est « écrasée » : son mari et elle sont « deux épaves abandonnées après une tempête de plusieurs années ». Elle décide donc de s’échapper pour une dizaine de jours dans un endroit paradisiaque, d’une beauté presque trop parfaite, où elle « déniche » une chambre à louer, dans une « petite résidence » aux « persiennes bleues, perchée sur un rocher », avec vue sur mer, « la plage et la valse des bateaux de pêcheurs ».

Les barques qui partiront de L’île aux mères le soir. ©F.BdLM.

L’on pourrait, à ce moment du livre, se penser dans une sorte de romance aux thématiques usées jusqu’à la corde – mais il n’en est rien, car ne perdons jamais de vue l’expérience de psychiatre de Fatma Bouvet de la Maisonneuve, qui met en place une technique de récit bien à elle, où s’entrecroisent l’allégorie, l’esprit du conte, la légende, l’atmosphère du huis clos (le concept de l’île s’y prête bien), et surtout la symbolique souvent en œuvre au théâtre, par exemple.
Très vite il apparaît que chaque personnage et chaque situation représentent un segment de l’humanité, ses doutes et ses failles, ses vérités de façade et ses ruses pour échapper à une évidence : mettre au monde, c’est aussi programmer la mort.

Les personnages que crée Fatma Bouvet de la Maisonneuve peuvent donc décontenancer par une forme d’irréalité : justement, même et surtout surgis d’un conte moderne ou d’une légende du 21ème siècle, ils sont une sorte de miroir déformant de ce que nous sommes, ici ou là, et disent les mots que nous prononçons parfois en secret ou que tout bonnement nous refoulons.
Les femmes rencontrées dans L’île aux mères montrent chacune à voir une parcelle ou une facette de nous-mêmes, à divers moments de notre existence, que nous exhibons rarement, et ce que l’on soit mère ou non (je ne le suis pas).

Soleil Noir sur L’île aux mères. ©Olivier de la Maisonneuve.

Ainsi faisons-nous la connaissance, en même temps qu’Ève, de La-mère-de-Victoria, femme approchant de la cinquantaine, dont le « côté sans filtre alterne avec un puissant self control », mère d’une enfant trisomique, dans une forme de « répulsion » vis-à-vis d’une « erreur de la nature qui vient de ses entrailles », et à qui elle « souhaite la mort par amour ».
Il y a aussi Cheveux-rouges, dont le corps est « une grosse boule qui soulève des odeurs d’huile de monoï » – en fait « un gros sac à chagrin », qui est grand-mère mais dont la fille s’est éloignée brutalement sans qu’elle comprenne pourquoi ; Julémoi, cette maman seule avec son petit garçon hyperactif qu’elle « ne peut pas maîtriser » ; Lady Disney, au visage d’une « douceur romantique », qui semble « tout droit sorti d’un dessin animé » et dont le fils, pourtant « tant aimé », est devenu dealeur puis s’est retrouvé en prison ; MSF, « qui a l’allure de travailler chez Médecin Sans Frontières », mère d’une adolescente qui se scarifie ; Colomba, dont la fille « adorable s’est transformée en une gamine insupportable », puis est tombée sous l’emprise de « faux musulmans » jusqu’au tragique…
« Elles sont toutes des femmes blessées » – et Ève, qui « se fracasse sur la vie des autres », prend conscience que son désir d’enfant doit être repensé : « J’ai l’impression que je voulais un enfant pour mon propre plaisir. »
Et de déclarer : « Chères camarades, vous m’avez convaincue qu’il vaut mieux que je reste stérile. »

Le livre se termine-t-il sur ce constat ?
Vous vous doutez bien que non – et juste après avoir lu l’interview de Fatma Bouvet de la Maisonneuve qui suit, je vous invite à partir à la découverte de L’île aux mères où préjugés et concepts Bisounours volent en éclats. Avec ce qu’il faut de courage pour en finir avec la complaisance et l’« omerta » qui entourent encore la maternité.

©Olivier Bouvet de la Maisonneuve.

Quatre questions à Fatma Bouvet de la Maisonneuve

MARTINE ROFFINELLA : Qu’est-ce qui peut pousser une psychiatre et essayiste reconnue à se lancer dans l’écriture d’un roman ? La fiction autoriserait-elle davantage de liberté ? Si oui, dans quelle mesure ?

FATMA BOUVET DE LA MAISONNEUVE : Je suis en effet à la recherche de plus de liberté, toujours plus. Lorsque j’écoutais des romanciers parler de la liberté que leur procurait cette forme d’écriture, j’y trouvais quelque chose de surfait. Je n’imaginais pas à quel point c’était réel alors que j’aime beaucoup lire et que je me suis façonnée grâce à tant d’écrivains libres. Un essai développe une hypothèse, argumente, se base sur les écrits des autres derrière lesquels on se cache pour avancer une idée, contrairement à la rédaction d’un roman qui nous expose. C’est là le prix lourd de la liberté puisqu’il s’agit de révéler votre propre production intellectuelle et imaginative aux lecteurs. Mon métier de psychiatre m’apprend que la vie est plus improbable que la fiction et qu’elle n’est pas rationnelle à de nombreux égards. J’ai beaucoup d’histoires à raconter car j’ai la chance d’avoir touché à de nombreux domaines dans ma vie. Par ailleurs, je m’intéresse beaucoup au sujet de la féminité dans tous ses aspects, en particulier psychologique et politique. De plus, je suis très intriguée par le désir de procréer de la majorité des femmes et par ce lien indicible, grave, dangereux et doux entre elles et leurs enfants, sans lequel je pense que notre communauté humaine n’existerait pas. Cette affaire est si folle que je ne pouvais la raconter qu’à travers la sensualité et les émotions, la musique, les éclats de rire, l’autodérision, le mouvement des corps, et tout cela en étant cash et sans fards. Bref, en étant libre d’écrire mes idées.

Marée basse sur L’île aux mères. ©F.BdLM.

M. R. : Votre livre relève à la fois du conte, de l’allégorie, et de la forme théâtrale pour mettre en scène, sous un angle inédit, la parole de femmes confrontées à la maternité. Qu’aviez-vous en tête, et comment avez-vous procédé pour charpenter votre roman en ce sens ?

F. B. de la M. : Je pense que nous devons tous parcourir un chemin pour arriver à réaliser un désir et que ce chemin n’a aucun sens sans l’apport de l’autre qui nous nourrit. Ici, Ève ne peut pas avoir d’enfants avec Jérôme. Elle sait à quel point la maternité est dure mais elle voudrait quand même être mère. Ses « camarades », comme je les appelle dans le livre – des camarades solidaires et de combat de vie –, la renforcent dans cette conviction de la gravité de sa décision, tout en ayant elles-mêmes succombé à cette sorte de fatalité : donner la vie. C’est une forme de parcours initiatique entre femmes qui en réalité ne savent rien, à part les émotions qu’elles ont vécues, dont elles sont certaines et qu’elles se racontent les unes aux autres avec beaucoup d’humour et de sincérité. Ève est dans le couloir de son existence, les mères rencontrées lui ouvrent des fenêtres de leur vie avant qu’elle n’ouvre la sienne en fin de parcours. J’ai voulu mêler la nature et les femmes à travers la sensualité des lieux, la vie qui y réside mais aussi les différents moments de la journée, comme le lever et le coucher du soleil, le départ des pêcheurs dans la nuit, la mer qui se noircit lorsque le soleil est à son zénith. C’est effectivement une allégorie de la vie mise en dialogue pour montrer que rien n’est plus précieux que les mots pour apprendre un peu au moins. Il s’agit aussi de montrer que l’on maîtrise si peu de choses dans nos existences.

M. R. : Les femmes que vous nous permettez de connaître sont-elles issues de votre imagination seule ? Ou bien sont-elles des cousines éloignées de certaines de vos patientes ? Une incarnation de situations que vous désiriez mettre en avant ? Un peu de tout cela ?

F. B. de la M. : Ève serait La première femme. Et dans ce livre, elle est la première femme du groupe à être arrivée sur l’île vierge. Mon Ève est aussi toutes les femmes à la fois. Je me suis inspirée d’histoires vraies racontées dans l’intimité d’une amitié ou d’une consultation de psychiatrie. Les vécus des femmes sont rarement exprimés clairement ou alors avec beaucoup de détours car ils gênent. Comme si les souffrances endurées et les joies allaient de soi et ne pouvaient pas être discutées. Alors, j’ai montré ce pan de la vie que « la moitié de l’humanité ne connaît pas », comme l’a dit un de mes lecteurs qui découvrait des vécus de femmes. J’ai évidemment beaucoup romancé les récits et voulu les mêler sans les mélanger, en racontant des ressentis universels qui lient ces femmes entre elles. Beaucoup vient de mon imagination, j’ai également fortement atténué la gravité des récits car la réalité aurait été insoutenable à lire. Il me paraissait important de me glisser dans la peau d’une héroïne qui ne me ressemble pas du tout, ce qui a été d’ailleurs extrêmement douloureux. D’autre part, dans chacune des femmes on trouve un peu de moi, sans que rien ne soit autobiographique. Je voulais une chorale forte émotionnellement, dans une atmosphère protectrice. Ce qui m’intéressait aussi, c’était de montrer que nous apprécions les moments de vie de façon différente selon notre vécu et notre humeur, et c’est pourquoi je voulais faire vivre les montagnes russes émotionnelles aux lecteurs.

Verrons-nous le rayon vert ? ©F.BdLM.

M. R. : Les propos tenus par ces femmes, notamment pour ce qui concerne des sujets sensibles comme la trisomie ou certaines pratiques de l’islam, sont assez inhabituels de nos jours – et c’est un euphémisme. Quel débat souhaitez-vous soulever ? Pour quelle(s) solution(s) ?

F. B. de la M. : En réalité, la politique n’est jamais loin dans mes écrits. Je m’intéresse à des sujets différents mais la façon dont j’y réfléchis suit toujours le même fil conducteur : dire les choses, aller à l’encontre du déni, lever des tabous, souligner les banalisations et les préjugés meurtriers. Les non-dits et les idées reçues sont sources d’injustices, donc de souffrance. Mon roman est une symphonie de paroles de femmes face aux rares hommes présents mais dont les rôles sont symboliques. Ils découvrent et subissent le réel vécu des femmes. L’opinion publique, façonnée par les hommes, considère comme obscène le désir des femmes, leur corps, leur plaisir en général, et le sexuel en particulier, la maternité, l’infertilité. Mes personnages sont libres d’évoquer leurs ambivalences, le deuil, le couple, leur vécu face au handicap – sujets qui, à mon sens, ne sont habituellement que survolés, sinon ils dérangeraient. Beaucoup de lectrices m’ont dit à quel point elles se reconnaissaient dans ce roman, surtout lorsqu’il s’agit de leur intimité. Le sujet de la conversion à l’islam, puis de la radicalisation, n’est introduit que pour montrer à quel point, lorsque l’on est soi-même atteint dans son confort intellectuel, même si l’on est très tolérant comme c’est le cas dans le livre, on est prêt à tout chambouler pour ceux qu’on aime. Autrement dit, je mets en garde contre les certitudes intellectuelles, car lorsqu’on est touché individuellement, on change de point de vue.

Fatma Bouvet de la Maisonneuve : L’île aux mères, roman, maison d’éditeurs Au Pont 9.

 

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Commentaire(s)

  1. Très heureux de retrouver Fatma Bouvet de la Maisonneuve derrière ce très joli titre de roman. Il me semble que le thème est ici traité de manière très originale, et que les personnages se succèdent dans une galerie de portraits qui incite une pause et à se concentrer. J’étais intervenu ici à propos des deux ouvrages auxquels elle avait contribué aux Editions du Muscadier pour la jeunesse. En lisant cet article, j’ai pensé au livre de mon amie Maïa Brami, “L’Inhabitée” aux Editions de l’Amandier- 2015, dans lequel elle transmute sa douleur psychologique, après plusieurs tentatives vaines de porter un enfant. Suite à la publication de son livre, elle fut enceinte et a aujourd’hui une jolie petite fille… Et ma cousine, il y a 20 ans qui, après avoir subi plusieurs fiv en hôpital, avait pris la décision d’aller au Vietnam adopter un bébé avec son mari. De retour en France avec un adorable bébé de quelques semaines, elle tombe enceinte et a donné naissance à une fille…
    D’autre part, pour revenir sur le rôle des hommes, souvent on revendique la bestialité de nombreux hommes etc Cette généralité fait souvent oublier les nouveaux pères attentionnés, très dévoués auprès de leurs épouses , des garçons débordant d’affection pour leurs bébés, de ceux-là personne n’en parle. Je connais nombreux jeunes papas devenus à la maison les égaux de leur femme, à la cuisine, au ménage et de corvée de biberon. Cette nouvelle “école-génération” d’hommes mériterait peut-être un livre. La féminisation des hommes est amorcée. La frontière récurrente entre les hommes et les femmes s’est fragilisée ces dernières années, elle n’existera plus dans les futures générations…
    Merci à Fatma pour son talent.

  2. Bonjour Erik, je suis vraiment touchée par votre commentaire, effectivement, sans divulgacher, vous avez bien saisi qu’on ne maitrise jamais le moment où les choses de la vie viennent ou ne viennent pas. Merci . Quant aux hommes, Aziz est l’incarnation de la mère -du père nourricier , c’est une peu le socle sans lequel cette harmonie n’aurait pas été possible. Quant à Jérôme, il est je crois de cette catégorie là d’hommes qui expriment leur féminité, mais je ne le connais pas du tout depuis son retour sur Bordeaux 😉 Je vous remercie pour vos encouragements .

    1. Touché à mon tour par votre adorable réponse. Et puisque la Fête des mères approche, j’ai oublié de citer le plus beau livre du monde pour honorer nos mamans : “Le Livre de ma mère” d’Albert Cohen…
      Merci à Martine pour cette fenêtre toujours ouverte sur l’infini de l’horizon à la découverte des êtres généreux et talentueux.

      1. Créer du lien , Martine sait faire , relayer des idées sorties du conformisme ambiant comme c’est précieux ! A bientôt

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