de martine roffinella

Coup de chapeau à : Catherine Vigourt

Coup de chapeau à : Catherine Vigourt

©MartineRoffinella

Bienvenue à l’écrivaine Catherine Vigourt, dans une nouvelle rubrique de mon blog dédiée aux femmes et qui s’intitule : « Coup de chapeau à ».
Toutes les invitées auront en commun l’inextinguible passion de créer,
alliée à une bonne dose d’obstination et d’endurance pour exister
dans un monde d’abord masculin.

Cather­ine Vigourt a, de son pro­pre aveu, la lit­téra­ture « chevil­lée au corps ».

Ses édi­teurs dis­ent qu’elle fait preuve d’un « humour caus­tique » – notam­ment dans Le retour de Gus­tav Flöt­berg (éd. Gal­li­mard, 2018) – au moyen d’une « écri­t­ure d’une lib­erté sur­prenante ».

Cather­ine Vigourt ne s’en laisse certes pas con­ter, et chaque phrase placée dans une de ses œuvres n’est pas inter­change­able : elle s’y con­naît dans le méti­er d’écrire, même si – juste­ment, c’est la prouesse ! – les traces de son labeur sont invis­i­bles, telle la besogne du burin dev­enue indis­cern­able dans la sculp­ture finale.

Ma pre­mière éditrice, Jane Sctrick, me dis­ait tou­jours que le douloureux, tyran­nique et sou­vent chao­tique tra­vail de l’écrivain.e, ce corps-à-corps con­duisant au bord d’un précipice où il faut pour­tant se fra­cass­er pour que l’acte prenne sens, devait demeur­er caché, indéce­lable en somme.

Celle ou celui qui ouvri­rait le livre ensuite devrait se dire que finale­ment, tout coule de source.

C’est bien ce qui se passe avec l’œuvre de Cather­ine Vigourt.

Quel que soit le domaine où elle inter­vient (nou­velles, romans – fic­tion, réc­it auto­bi­ographique), l’expression « coule de source », chaque mot pro­duit le bon son, induit l’émotion à l’exact instant où l’écrivaine l’a prévu.

Un tal­ent qui m’a par­ti­c­ulière­ment saisie dans Un jeune garçon, et je vous ren­voie à l’article que j’ai pub­lié au sujet de ce remar­quable ouvrage.

Je donne à présent la parole à l’intéressée, qui a notam­ment reçu le prix François Mau­ri­ac de l’Académie française, et à qui j’ai demandé de se racon­ter un peu, en la lais­sant totale­ment libre de ses sujets.


« Je suis heureuse d’écrire au milieu des livres des autres »

Pho­to : ©Lau­rentVillepreux.

Quelque­fois, on me demande com­ment ça m’est venu, d’écrire.

Tôt. Des scènes d’enfance me revi­en­nent. J’ai huit ans, dans l’appartement agité des par­ents, je prends refuge en haut d’une armoire, tout près d’un plac­ard que j’appelle ma grotte, où se trou­vent toutes sortes de bouquins et… un cahi­er, un cray­on noir, déjà.

J’ai douze ans quand mon grand-père m’offre le recueil de Vic­tor Hugo qu’il avait trim­bal­lé dans les tranchées, une vieille édi­tion mythique reliée en maro­quin carmin : je m’en régale dans son jardin, je touche la force des mots, j’en reçois physique­ment le souf­fle dans un par­fum de seringats.

J’ai qua­torze ans, je pro­pose un exposé sur Tol­stoï à ma prof de français : début pour moi d’une expédi­tion dans les neiges et le fond des âmes…

D’autres scènes afflu­ent où chaque fois les mots se retrou­vent au même car­refour : résis­tance et con­so­la­tion, une dis­crète inso­lence, un brin d’ailleurs et d’altitude, le corps et la nature…

Le car­refour est tou­jours le même aujourd’hui.

Les cahiers de la grotte ont été suiv­is d’autres, sans cesse, où j’écrivais et dessi­nais, jusqu’à ce jour d’adolescence où je les ai tous bal­ancés pour ren­tr­er d’un pied farouche dans ce que je croy­ais être la vraie vie.

J’y suis retournée pour de bon à vingt-cinq ans, quand j’ai vu plus clair dans ma vie et com­pris que sans l’écriture tout restait encore som­bre et moins res­pirable, qu’au fond, la fille des cahiers n’était pas morte.

Pho­to ©Cather­ineVigourt.

« Je reste ouverte à tous les cadeaux de l’aléatoire »

Je suis heureuse d’écrire au milieu des livres des autres. Je suis baignée de courants ver­baux de tous pays et toutes épo­ques sans que ma pro­pre voix en soit gênée au con­traire.

De même, je n’oppose pas lit­téra­ture et réal­ité : tout me nour­rit, j’aime observ­er la marche de la société et l’allure de cha­cun, je reste ouverte à tous les cadeaux de l’aléatoire.

À part la ques­tion fatale du temps à sauver et du silence pour « ma » musique, je n’ai pas besoin de m’extirper de quoi que ce soit : j’ai une bonne capac­ité de con­cen­tra­tion – mais aus­si, ça me sem­ble par­fois plus impor­tant, j’arrive à rester en rêver­ie et en sen­sa­tion : je ne suis pas très « con­cep­tu­al­isante », je ne me crispe pas sur les abstrac­tions.

Il ne faut pas avoir peur de se laiss­er tra­vers­er par le monde, je crois.

Ma joie, c’est quand je sens la note juste, le bon rythme, je le sais même si après je retra­vaille beau­coup, coupe, etc.

Pho­to ©Cather­ineVigourt. 
Pho­to ©Cather­ineVigourt.

 

« Je sens aussi, souvent, un biais cognitif envers les écrivaines »

Ce qui est le plus rude, c’est ensuite de porter le livre écrit vers l’extérieur, dont le pre­mier vis­age sera l’éditeur.

Les choses alors se com­pliquent, au point que je com­mence sou­vent un autre livre pour me pro­téger des péripéties du précé­dent…

J’ai beau­coup changé d’éditeurs pour mes huit titres, bien mal­gré moi, entre ceux qui ont été débar­qués, déplacés, et enlevés par la Faucheuse (pen­sée émue pour Monique Nemer et Jean-Marc Roberts).

Ceux que mes chiffres de vente ont sans doute déçus, ceux qui préfèrent un texte « easy » (sic) de jeune roman­cière à joli minois.

J’ajoute que je dois beau­coup à la Poste : n’ayant, par sauvagerie per­son­nelle, pas su entretenir le réseau rela­tion­nel, j’ai lancé et relancé la bouteille à la mer.

Pho­to ©Cather­ineVigourt.

Je sens aus­si, sou­vent, un biais cog­ni­tif envers les écrivaines : bien des décideurs ont quand même des étagères où vous ranger.

Faites-nous un bon petit roman gen­til et human­iste, ou bien alors si vous êtes plus rebelle, il faut l’être avec le reg­istre req­uis : hys­térique.

Tem­père ou vitupère… Je garde mon pas de côté.

« J’aime les changements d’angles et les ruptures de tons »

Je crois aus­si que ce que j’écris peut provo­quer des flot­te­ments : je ne suis peut-être pas assez iden­ti­fi­able.

Ça me plaît, à moi, hélas !

Je pense à l’expression de Philippe Sollers, et ses IRM, Iden­tités Rap­prochées Mul­ti­ples.

Quelques exem­ples : j’ai com­mencé par un recueil de nou­velles, et à peine j’attrapais ce « genre » que je rusais en com­posant… un roman à nou­velles (Le par­adis pour tous). Moi qui n’apprécie pas l’exposition du moi, je me sur­prends à écrire un réc­it auto­bi­ographique (Un jeune garçon). Je peux pass­er des éclus­es de la vie provin­ciale (La mai­son de l’Américain) à la résur­rec­tion de Flaubert en romanci­er islandais (Le retour de Gus­tav Flöt­berg).

J’aime les change­ments d’angles et les rup­tures de tons (pas­sant dans la même page de l’humour à la grav­ité) : c’est ma lib­erté mais ça peut décon­cert­er.

La lib­erté, si je l’ai dans la langue et dans mon regard, je ne l’ai pas dans le choix de mes sujets.

C’est vrai à chaque livre : une sit­u­a­tion s’impose, des per­son­nages se lèvent, la pre­mière phrase me dit « vas‑y ».

Que voulez-vous faire ? Le cheval passe, alors sai­sis la crinière, et monte…

Pho­to ©Cather­ineVigourt.
Pho­to ©Cather­ineVigourt.

« Continuer. Continuer quand même »

Cette part de mys­tère c’est, je crois, la dif­férence entre faire un livre et l’écrire. Par­fois ça peut être éprou­vant, on passe des heures, des mois, deux ou trois ans dans ce monde qui a sur­gi, avec des angoiss­es de tra­vail et de soli­tude.

Se dire, cette fois, c’est cuit, on n’y arrivera pas, se dire qu’on est nul, que ça n’intéressera per­son­ne. Con­tin­uer. Con­tin­uer quand même.

Alors évidem­ment la force revient quand mon petit univers ren­con­tre celui des autres : un retour de lecteur, un prix, un arti­cle intel­li­gent (la Une du Monde des Livres signée Josyane Sav­i­gneau, ça ne s’oublie jamais !).

Je suis sen­si­ble à la chaleur por­teuse de cer­tains et cer­taines sur Twit­ter. J’envie les comé­di­ens, les musi­ciens, qui palpent la salle autour d’eux : nous autres, les écrivains, nous ne sommes pas là quand vous lisez…

Heureuse­ment je m’entends bien avec la soli­tude, tout en ayant d’excellents amis. Dans ces assauts d’angoisse, quand rien n’y fait, j’ai toute­fois une bonne com­bine : je sors et je marche.

Canapé des rêver­ies. ©Cather­ineVigourt.

« J’ai aussi un faible pour le petit prochain… »

J’ai quit­té Paris il y a cinq ans, ce qui m’offre la chance de plonger en forêt de Fontainebleau.

Sou­vent en marchant le prob­lème se règle de soi-même, et quelque chose monte du corps qui me rac­com­pa­gne à la table. Le dia­logue qui résis­tait se dénoue, le mot rétif s’apprivoise… et « le chant » revient.

Mon petit dernier. J’ai tou­jours un faible pour le petit dernier.

J’ai tou­jours fréquen­té la belle force de Flaubert dans sa Cor­re­spon­dance, mais de là à me per­me­t­tre de le réin­car­n­er !

En pas­sant avenue de l’Opéra, je l’ai vu, Flaubert, débar­quant là, jeune incon­nu encore, au retour de son voy­age en Égypte. Il était penché à la fenêtre et nous regar­dait pass­er, nous, aujourd’hui.

Alors, que voulez-vous, je l’ai suivi.

Main­tenant, mon petit prochain. J’ai aus­si un faible pour le petit prochain…

Pho­to ©Cather­ineVigourt.

Retrou­vez Cather­ine Vigourt :

Sur son site, « Une mai­son d’écriture » : catherine-vigourt.net
Sur Twit­ter : @vigourtcat
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Commentaire(s)

  1. Nou­velle chronique pas­sion­nante et décou­verte d’une femme inspi­rante !

    “Je reste ouverte aux cadeaux de l’aléa­toire”, voilà qui me par­le — pour déclencher de nou­veaux par­cours, de nou­veaux agence­ments. Sen­so­ri­al­ité sub­tile pour sen­tir l’hétérogénéité du monde et de la matière.
    La créa­tion comme hori­zon pour explor­er et cap­tur­er le presque rien, le con­tin­gent.
    Trans­former la matière implique quelques démarch­es obliques — l’ex­i­gence d’une forme. “Le petit prochain” pour con­tin­uer cette alchimie mys­térieuse…

    Mer­ci à vous !

  2. Belle ren­con­tre ! Cette éton­nante énergie entre la vie de papi­er et celle des émo­tions du dehors qui habitent l’écrivaine. Elle sem­ble être de ces per­son­nes qui lorsqu’elles croisent notre chemin, on se sent davan­tage porté par l’ex­is­tence et un souf­fle, dis­ons “divin” et reviv­i­fi­ant. Mer­ci pour cet échange à plusieurs dimen­sions, entre Mar­tine, cette belle per­son­ne et nous lecteurs !

    1. Mer­ci, je suis heureuse que vous ayez reçu un petit peu d’én­ergie dans ce temps dif­fi­cile qui en demande à tous, et quel plaisir pour moi d’être accom­pa­g­née par une écrivaine généreuse et grande pour­voyeuse de force, Mar­tine Roffinel­la.

  3. L’é­clec­tisme dans l’écri­t­ure pourquoi s’en priv­er ? !
    Je ne con­nais pas encore vos livres mais je vais en lire un dès que pos­si­ble.
    Et mer­ci à Mar­tine pour cette chronique bien sym­pa­thique dans la morosité ambiante.
    Quant à la marche en forêt de Fontainebleau, un lieu que je con­nais bien, elle ne peut que viv­i­fi­er l’in­spi­ra­tion, par la sérénité qu’elle pro­cure . Les gens ne redé­cou­vrent ‑ils pas ses bien­faits avec la vogue japon­aise des bains de forêt .…

    1. Mer­ci de votre belle atten­tion, et de votre défense de l’é­clec­tisme, dans lequel des esprits tristes voient par­fois une sorte d’a­ma­teurisme (ceci dit, dans “ama­teur”, il y a aimer…). En ce temps dur de con­fine­ment, la forêt de Fontainebleau est fer­mée, je passe “mes” arbres en revue dans mon cœur en atten­dant des jours meilleurs de “baig­nade verte”. Peut-être pren­dra-t-on les mêmes chemins quand les par­adis seront rou­verts ?

  4. vous dites : La lib­erté, si je l’ai dans la langue et dans mon regard, je ne l’ai pas dans le choix de mes sujets. C’est vrai à chaque livre : une sit­u­a­tion s’impose, des per­son­nages se lèvent, la pre­mière phrase me dit « vas‑y »
    Je com­prends telle­ment cette phrase. Et puis aus­si comme vous, j’aime me laiss­er tra­vers­er par le monde et retran­scrire ce que je ressens mais aus­si lire ce que ressen­tent les autres comme vous par ex.
    je viens de finir un jeune garçon qui m’a plan­tée là, les entrailles famil­iales, le frère… la lucid­ité dans cette his­toire, je ne peux pas encore en par­ler…
    J’avais aimé aus­si Côté Nord puis je vous ai per­du de vue. Je suis heureuse de vous retrou­ver, lequel me con­seillez-vous main­tenant ? mer­ci

  5. Alors, ça, quel cadeau pour moi, de vous retrou­ver ! Je vous suis sur Twit­ter et sou­vent me sens proche de vos envois. Un autre livre de moi à vous con­seiller, ça me gêne un peu, peut-être le dernier, Le retour de Gus­tav Flöt­berg ? Une lec­trice m’a fait hier, en le ter­mi­nant, un retour qui m’a touchée : votre bouquin, il m’a ouvert les murs, ce qui en temps con­finé, est un luxe dont je suis fier. Mer­ci à vous.

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