de ROFFI / martine roffinella

N’avoir pas “le chagrin qu’il faut”

N’avoir pas “le chagrin qu’il faut”

©MartineRoffinella

Il y a un avant et un après la découverte d’Un jeune garçon. L’impressionnant « corps à corps » littéraire que Catherine Vigourt engage avec son propre texte, sans jamais recourir à la sensiblerie ni céder aux sirènes du pathos, force l’admiration et tirebouchonne la peau du cœur.

« Un jeune garçon, très beau, sourit dans le soleil », nous annonce la pre­mière page – mais pas le temps de se réchauf­fer à cette image fausse­ment avenante : en quelques phras­es nous savons qu’il est mort, et que celle qui par­le est sa sœur, plus jeune de dix ans.
Et « les con­ner­ies qu’il a faites », dit-elle, « j’en ai essuyé un bon nom­bre ».

Nous apprenons dans la foulée, sans une syl­labe de trop – comme si la nar­ra­trice se tenait à dis­tance de ses pro­pres mots –, que l’enterrement de ce frère a eu lieu.
Elle se sou­vient, en vidant l’appartement, d’« avoir jeté par sac-poubelles entiers des boîtes de Sub­u­tex qu’il cachait partout ».

Pho­to : ©Roffinel­la­Mar­tine.

Très vite le réc­it nous avale dans une sorte de stupé­fac­tion qui ne nous laisse ni le loisir ni l’envie de nous épanch­er : de lect.rices.eurs nous devenons des témoins-clés, chargé.e.s par Cather­ine Vigourt de mémoris­er cette his­toire-là afin qu’elle-même s’y (re)crée en tant qu’écrivaine.

La nar­ra­trice n’a « jamais eu de goût pour [s]on enfance » ; présen­te­ment elle doit « défroiss­er un vieux pli qui résiste et qui blesse ».

Nous faisons ain­si con­nais­sance d’Alain et de sa famille, dans un style dépouil­lé et puis­sant, grave mais preste, qui ne s’appesantit jamais et dont chaque silence fait mouche – pich­enette ou coup de poing alors que la phrase sem­ble bague­naud­er entre les aspérités pos­si­bles de son sujet, poignante à son insu, dirait-on.
Mais ne nous y trompons pas : l’autrice con­naît bien son embar­ca­tion, elle tient la barre du réc­it avec une red­outable pré­ci­sion qui mêle poésie et l’ultraréalisme d’un con­stat : ce frère et cette sœur sont « sans fra­ter­nité ».

Pho­to : ©Roffinel­la­Mar­tine.

Très tôt dans la drogue (d’abord les « pétards » puis des « pro­duits plus sévères »), atteint de schiz­o­phrénie, « il est le frère aux cent pas » qui arpente l’appartement famil­ial « dans une djella­ba bleue dont il pré­tend que Rim­baud por­tait la même dans les déserts d’Abyssinie » – pour­suiv­ant son entourage de ses « mots en meute », menaçant une fois de « se châtr­er » avec un couteau de cui­sine, hurlant et trai­tant son père de « chien de fas­ciste ».

Il n’épargne pas sa jeune sœur, lui lançant par exem­ple au vis­age un cen­dri­er de verre qu’elle « évite de justesse » – « Alain dis­tribue des claques qui tombent où elles peu­vent […] Il faut tenir bon ne pas glapir ne pas couin­er ne pas quit­ter le ter­rain, merde, merde », car « ici tous les ter­rains sont les siens », il envoie « ses taloches » ; son trench-coat à elle est « cou­vert de sang ».

La mosaïque de cette enfance-là vient coïn­cider avec le temps de la dis­pari­tion : « Hôpi­tal Mon­dor, févri­er 2002. Mon frère est mort en ser­vice de réan­i­ma­tion » – « pas la moin­dre larme, mais la sen­sa­tion d’un gâchis de mis­ère », au point que la nar­ra­trice voudrait « qu’il n’ait pas vécu pour n’avoir pas eu à mourir ».

Pho­to : ©Roffinel­la­Mar­tine.

Abus en tous gen­res, mise à sac au long cours du tis­su famil­ial, vio­lence et récur­rence des crises de schiz­o­phrénie, traf­ic de drogue, séjour en prison, etc. : à par­tir de quelle dose les cir­con­stances atténu­antes per­dent-elles toute per­ti­nence ?

« Mon frère. Un jour j’ai eu envie de le jeter à l’eau.
Je n’en reviens pas de ne pas l’avoir fait […] Deux temps, trois mou­ve­ments. J’imagine son poids sonore ouvrant l’eau en con­tre­bas […] Une mort à portée de main, de mes mains à moi […] Ce serait le moment […] L’instant rêvé. L’événement par­fait. »

Quelle con­séquence ou sub­stance l’incroyable écrivaine qu’est Cather­ine Vigourt tire de cet « assas­si­nat frôlé » (qui est « quand même un assas­si­nat ») ?

Je vous invite, avec beau­coup d’insistance, à vous plonger sans tarder dans Un jeune garçon qui, dépas­sant et de loin une his­toire per­son­nelle, ouvre le champ de l’acceptation de soi, dans la bon­té et dans l’horreur – et au fond, « heureuse­ment que le présent est là : la belle vio­lence des instants don­nés ».

En toile de fond – et pas des moin­dres –, la généra­tion de Mai-68, « l’impression d’un chahut d’enfants gâtés qui aurait mal tourné. Pas assez mal tourné non plus pour devenir héroïque ».

EXTRAIT (pp. 154–155) :

« Chaque fois que je passe sur le boule­vard qui longe le périphérique, je longe aus­si ce que j’étais ce soir de l’enterrement. Une sœur qui venait d’enterrer son frère, qui n’avait pas le cha­grin qu’il faut, qui n’était pas dans le lieu qu’il faut. Là, le bruit, le mou­ve­ment, la chair, la lumière, la parole. En face, la nuit rad­i­cale, l’immobilité, le silence, le désert, la pierre. Entre les deux, le ruis­selle­ment rouge des voitures. 

Et je crois au bout du compte être venue à cette soirée juste­ment parce qu’elle se don­nait là, à cet endroit. Ce que j’allais chercher près de la fenêtre, je ne l’aurais trou­vé nulle part ailleurs : un cer­cle de vie tout près d’un car­ré mort, juste au bord d’une ligne infer­nale. J’étais restée du bon côté. »

Un jeune garçon, par Catherine Vigourt, est publié aux éditions Stock (18 euros).

Catherine Vigourt sera dans quelques semaines l’invitée exceptionnelle de mon blog, dans le cadre d’une nouvelle rubrique réservée aux femmes et intitulée : « Coup de chapeau à ».

 

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