de martine roffinella

Un été en Canoë avec : Julian Semenov

Un été en Canoë avec : Julian Semenov
Durant tout l’été 2021, les Éditions du Canoë et le blog « Sous le pavé, la plume » vous proposent une tonifiante escapade en littérature d’ici et d’ailleurs.
Aujourd’hui : Des diamants pour le prolétariat, de Julian Semenov – impossible à lâcher une fois commencé !

Qui est Julian Semenov ?

Photo © D. R.

Julian Semenov (1931-1993) est un écrivain russe immensément populaire en Russie – un musée lui est consacré en Crimée et la plupart de ses livres ont été adaptés à l’écran. Ami de Simenon et considéré comme l’alter ego de John le Carré de l’autre côté du rideau de fer, il connaît à merveille les rouages du grand jeu Est-Ouest et leurs conséquences sur l’échiquier mondial. Visionnaire et d’une sidérante perspicacité, la « série Stierlitz », composée de 14 livres que les Éditions du Canoë vont s’employer à faire connaître, procure, au-delà d’un régal de lecture immédiat, une mine d’informations permettant d’appréhender le monde actuel – et d’imaginer celui qui suivra.

Buste de Semenov à Yalta. ©Colette Lambrichs.

Présentation éditoriale de :
Des diamants pour le prolétariat 

Nous sommes en avril 1921 – mais n’allons surtout pas croire que l’histoire que nous nous apprêtons à lire relève de la vieillerie ! C’est même tout le contraire : bien plus qu’un roman d’espionnage, l’ouvrage de presque 500 pages nous offre une peinture d’âmes humaines dont nous sommes les héritiers et qu’il y a urgence à décrypter.

Après trois ans de guerre civile, nous explique la quatrième de couverture, alors que la famine fait rage en Russie bolchévique, Lénine instaure une Nouvelle Politique Économique plus libérale (la NEP). Il décide d’échapper au blocus général en échangeant diamants et bijoux du tsar et de l’aristocratie contre de la nourriture et des équipements. Il faut alors négocier avec les bijoutiers détenteurs du marché à Paris, Londres ou Anvers – et forcément recourir à des bureaucrates au jeu trouble et à des agents véreux. Il doit aussi compter avec les émigrés de l’armée blanche aux abois, que ces joyaux évidemment intéressent. Un trafic juteux se met en place en Estonie, à Revel (aujourd’hui Tallinn). Maxime Issaïev, agent de la Tchéka, est chargé de démanteler le réseau et d’arrêter les coupables – du gentleman cambrioleur au tueur à gages, en passant par le tendre voyou, le révolutionnaire œuvrant au grand rêve soviétique, ou l’espion international. Un vivier de personnalités des plus fascinantes et un écheveau peu ordinaire à démêler – pour le plaisir de l’aventure augmenté d’un meilleur discernement de nos problématiques actuelles.

Ce qui m’a régalée

Des diamants pour le prolétariat est un excellent roman d’espionnage qui ravira les exigeants lecteurs de ce genre littéraire, autant sur les plans historique et politique que par la foultitude d’aventures généreusement proposées – le tout dans un style à la fois charnu et odorant, trapu et svelte, cassant et tendre, glaçant et nostalgique, qui m’a beaucoup séduite, voire saisie par la subtilité de ses variations inattendues.

Non seulement le sujet est palpitant – ce d’autant plus que cent ans après, certains événements en éclairent d’autres, notamment en ce qui concerne la question de « l’émancipation » de l’homme (ou pas) dans la société –, mais ce qui se tisse entre les personnages, relevant souvent de ce silence plein de mots qui éclatent dans la tête alors qu’aucun n’est écrit, est véritablement créateur de mondes, espérés ou perdus, appelés à naître ou aspirés par le grand néant de l’Histoire.

Le philosophe Edgar Morin dit avoir « la plus grande admiration pour Julian Semenov », qu’il considère comme un « grand auteur, d’une ampleur et d’une générosité de pensée exceptionnelles » : « en vrai écrivain », ajoute Morin, « il a le sens des complexités humaines » (Libération, du 8 janvier 2021).
Et c’est bien sur ce plan, à savoir l’incroyable exploration des « complexités humaines », que cette œuvre, à juste titre qualifiée par l’éditeur de « continent à découvrir », m’a littéralement transportée – de là-bas à ici, et inversement. Car dans ce livre, tout se construit puis s’évapore, tout s’enracine et tout s’envole, à l’image sans doute des préjugés, conscients ou inconscients, qui continuent de nourrir les cerveaux décideurs.

Pourtant, quand il s’agit d’expliquer le choix du pseudonyme de notre héros : Maxime Issaïev, nous comprenons à quel point ce qui nous compose appartient autant à nos amis qu’à ceux qui nous sont étrangers.

« — (…) si l’on prend l’histoire de la culture mondiale, on voit que la civilisation européenne a le christianisme pour lien originel. Isaïe est un prophète chrétien. Mais mon père avait quelque raison de m’obliger à apprendre le farsi car Issa est un prophète de Mahomet. Issi est l’un des prénoms japonais les plus répandus, qui honore une sainte (…).

Oui, cela donne un superbe échantillon de bolchevik cosmopolite porté sur la religion… Dans le genre Tourgueniev interprétant Zola ! »

Cette « culture mondiale », valable quel que soit le siècle – rien ne l’effacera, qu’elle plaise ou non, et je conseille aux chantres de la cancel culture de lire Julian Semenov pour s’en persuader –, vient se mettre à l’épreuve des idéaux, qui varient au fond très peu au fil des époques, seulement habillés par d’autres intitulés.

Ainsi la détestation des intellectuels – « tous les malheurs viennent d’eux ! », disent les marins et les ouvriers – ne peut que rappeler le mouvement des Gilets Jaunes, alors que la pauvreté et la famine provoquent un basculement, puis un effondrement de ce qui paraissait être l’assise humaine : « Maudits bolcheviks, songeait-il. J’ai toujours été honnête, tout le monde le savait, et ils ont réussi à faire de moi un criminel. »

Chez Semenov. ©Colette Lambrichs.

L’affaire des diamants qui doivent être échangés contre de la nourriture et des équipements, si elle est palpitante d’un bout à l’autre et réserve bien des retournements, est une sorte d’événement universel révélateur de ce qui se forme et se compacte, depuis la nuit des temps, dans l’âme (ou la viande) humaine, laquelle façonne la matière de gens acteurs puis fusillés (signalés, de façon glaçante, en note de bas de page, telle l’inscription sur une pierre tombale).

Voyant évoluer tous ces personnages, et ce quel que soit leur bord ou leur origine, j’ai été très frappée par une seule tragédie commune et atemporelle : si tout change, si tout court, rien ne change, et tout reste immuablement fixé dans ce Royaume qui n’est pas au ciel mais en nous, et qui a pour nom : la peur.

C’est la pièce centrale de ce magnifique puzzle – politique, historique, funeste, formidablement jouissif –, dont la représentation globale est l’espionnage, cette « perdition pour les natures exceptionnelles qui sont comme des papillons de nuit attirés par l’abat-jour ».
Avec ce constat, que l’on croirait écrit au XXIe siècle, selon lequel « la révolution de la société appelée à advenir, même si pour l’instant elle n’est pas visible, est une révolution de la production, des sciences et des techniques, qui portera inéluctablement un coup d’arrêt à la littérature. La littérature d’avant est morte… ».

Chez Semenov. ©Colette Lambrichs.

Mais heureusement, les Éditions du Canoë ont prévu de publier encore nombre de livres du grand Julian Semenov dont chaque personnage nous reste en mémoire, soit comme tel oncle, cousin ou neveu, soit à l’image de celle à qui nous aurions aimé ressembler. Car il y a dans ce livre des figures féminines qu’on ne risque plus d’oublier, une fois leur route croisée noir sur blanc : Olenevskaïa, prête à tout pour sauver Viktor Vorontsov, ex-comte « sans patrie ni tribu sur cette terre », Anna (« Seules les putains peuvent aimer », dit-elle), ou encore Lida et cette superbe réplique qui sera aussi ma conclusion :

« — Je ne suis rien. Simplement, je crois en Dieu. J’ai d’ailleurs beaucoup de dieux : le Christ, Bach, Tolstoï… Parfois, mon partenaire devient Dieu… mais ça ne dure pas. Mon mari l’était pour moi… Ne pensez pas que je sois folle : je dis simplement ce que je pense, sans quoi je suis gênée de regarder les gens dans les yeux. »


Aux Éditions du Canoë : Julian Semenov, Des diamants pour le prolétariat, traduit du russe par Monique Slodzian ; préface signée Edward Limonov.

Du même auteur, chez le même éditeur : La Taupe rouge
https://www.editionsducanoe.fr/livres/la-taupe-rouge

Site des Éditions du Canoë : https://www.editionsducanoe.fr/

Contact : editionsducanoe(arobase)gmail.com

 

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Commentaire(s)

  1. “le tout dans un style à la fois charnu et odorant, trapu et svelte, cassant et tendre, glaçant et nostalgique, qui m’a beaucoup séduite, voire saisie par la subtilité de ses variations inattendues.” Je cite cela, mais c’est toute votre analyse qui est stupéfiante de justesse et de richesse. Bravo, Martine.

    1. Merci chère Claire. Ce livre m’a fait grande impression, à tous points de vue. Il est d’une universalité sidérante. Quel écrivain, ce Semenov !

  2. Eh bien, chère Martine, vous me donnez envie de lire (et découvrir) cet écrivain. Vous êtes très convaincante. Et comme j’adore la littérature russe…

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