Aller au contenu

Janet Frame l’inouïe

Savons-nous vraiment de quoi nous parlons lorsque nous évoquons la folie ? Aimer « à la folie », vivre une « folie douce » (être à moitié fou ?), avoir la « folie des grandeurs »… pure folie !
Oubliez tout ce que vous pensez savoir, jusqu’aux projections attendrissantes, voire romantiques, à propos des fous : Janet Frame vous les montre tels qu’ils sont en réalité, et notamment les femmes, si éloignées de ces « charmantes toquées qui se laissent aller sans retenue à leurs excentricités » que notre imaginaire aime à se représenter. Dès les premières pages de ce prodigieux livre, Visages noyés, édité ici par Joëlle Losfeld, nous comprenons que nous allons vivre non pas une expérience mais un choc frontal qui nous laissera ratatinés et terriblement conscients à la fois sur l’Humain, cet effroyable sensible. C’est en terres contrastées et semées d’épouvantes que nous progressons, tantôt l’âme écharpée tantôt au bord du malaise, « honteux et embarrassés », comme l’écrit si bien Frame, devant ce qu’elle nomme un « marécage humain » dont on se demande s’il est « possible d’extraire » une « toute petite goutte de poésie ».
Oui, c’est possible – et pour ce qui me concerne je parlerais plutôt d’un séisme littéraire, d’un éboulement en sensations inconnues où pas un instant je ne me suis considérée comme une voyeuse. Je n’ai pas visionné sous mon crâne les scènes parfois insoutenables qui se déroulent dans les établissements psychiatriques dont il est question – puisque j’y étais, impuissante et folle moi aussi, redoutant comme les autres (Mollie, Glodie, Dolly, Nancy, Betty, Hillsie, Brenda, Zoé, Mona…) les séances d’électrochoc censées me débarrasser du « mal de l’angoisse ». Ce fameux électrochoc qui « ôte le sens des réalités » : « On ouvre les yeux avec l’impression d’être un tout petit enfant effrayé et, pris d’un chagrin sans nom, on ne peut retenir ses larmes. »
Mais pourquoi ces femmes, si nombreuses, sont-elles là ? Plus nous progressons dans le livre, et moins nous le comprenons, au sens d’une quelconque perspective de guérison ou même d’un diagnostic fiable. Cela nous glace les chairs. Il y a là toutes sortes de personnes traitées comme un troupeau uniforme par de rares infirmières devenues garde-chiourmes, qui considèrent que les malades peuvent se raisonner et leur infligent des sanctions – « Elle a besoin d’une bonne leçon », est-il commenté quand l’une enfreint les codes en vigueur, concentrationnaires s’il en est. C’est un fait : on a mis là, « sur une voie de garage », ces femmes jugées folles, tout simplement « pour permettre au reste de l’humanité de circuler librement ». Et comme nous faisons partie de ce « reste », il nous prend mal au cœur.

Toutes les photos sont de ©MartineRoffinella.

Au sein même des établissements psychiatriques, nous pénétrons dans certaines sections dont le public n’a aucune idée – il ne voit que la face, disons, acceptable de l’asile, avec ses malades temporaires, soignés pour une dépression, qui se « reposaient sur des fauteuils à fleurs dans leur belle salle de jour ». Mais il y a donc le pavillon des « réfractaires » – où règnent la violence, la rudesse des camisoles, la crasse et les odeurs pestilentielles (une « puanteur presque visible à l’œil nu »). La nourriture y est infecte et insuffisante, les tensions se multiplient, volontiers provoquées par les infirmières elles-mêmes, excitées à l’idée « d’assister à une bataille à coups de griffes et de dents ». Nous découvrons alors des femmes amputées de toute dignité (jusqu’à leur nom remplacé par un sobriquet) et à qui l’on refuse même de porter une culotte : « Pourquoi avez-vous besoin d’une culotte ? Il n’y a pas d’homme dans les parages. » Elles sont souvent contraintes d’uriner par terre, regardées et traitées « comme des animaux enfermés dans un zoo » (sans doute encore moins bien traitées qu’eux, d’ailleurs).
La vie dans ces unités spécifiques est une négation de l’humain : chaque paragraphe du livre nous inflige une zébrure à vif qui donne envie de crier. Bien au-delà de ce qui pourrait être lu comme un témoignage ahurissant, c’est l’œuvre littéraire de haut vol que nous prenons de plein fouet, saisis d’admiration. « Les jours passaient, s’entassaient, s’empilaient d’eux-mêmes les uns sur les autres comme des serviettes de tissu éponge dans un placard. Ils assourdissaient tellement le bruit de nos vies que nous ne l’entendions plus. Si, par hasard, un Futur était arrivé, il n’aurait pas su que nous existions. »
Certains pourraient penser que ces femmes méritent au fond, d’une façon ou d’une autre, ce qui leur arrive – parmi elles n’y a-t-il pas, à ce qui est sous-entendu, des « meurtrières » ?… Mais alors, que fait ici Maria, survivante d’un camp de concentration, qui avait été torturée et dont les bras étaient « couverts de cicatrices » – et les « cicatrices de son esprit » bien « plus nombreuses encore » : rien ne paraît pouvoir l’apaiser, et « chaque fois qu’on lui donnait l’ordre de monter l’escalier, elle croyait qu’on l’emmenait à la torture ou à la chambre à gaz ». Ou encore Louise, tellement préoccupée par nos « quatre cent cinquante kilomètres » d’intestin – « hantée par les canalisations du corps humain » au point d’en devenir folle, et à qui on fait subir une lobotomie – opération à la mode pour « changer la personnalité »…
Ce qui surprend aussi à la lecture de Visages noyés, c’est l’aspect immuable, « statique » et atemporel des situations – que Janet Frame décrit d’ailleurs à la perfection : « Nous vivions avec l’impression de regarder une toupie tourner si vite qu’elle en avait l’air immobile et qu’on se demandait quelle main avait bien pu la lancer pour qu’elle tournât sans qu’on s’en aperçût. »

Celle qui raconte, Istina Mavet, est restée neuf ans internée. Janet Frame, qui lui donne voix, restitue avec une minutie et un réalisme inouïs ce qui se passait, il n’y a pas si longtemps que cela (au fait, où en est-on en 2026 ?), dans les hôpitaux psychiatriques où l’on pouvait se retrouver très vite enfermé, et jusqu’à la mort. Au-delà de la description des conditions de vie qui nous font presque à chaque page tomber de notre chaise, ce sont tous nos repères humains que ce livre vient atomiser. Les peurs d’Istina n’ont rien d’extraordinaire, et toutes les malades que nous rencontrons ici ont un peu de nous en elles (et inversement). Cela ne signifie pas que Frame veuille susciter notre empathie, non pas du tout : par son immense talent, son écriture à l’os qui sait habilement jongler avec plusieurs niveaux de perception et de réalité, l’écrivaine nous contraint à prendre position après avoir découvert, comme elle, que l’on ne peut se « réfugier nulle part pour échapper à la détresse qui [nous] entour[e] ». C’est avec cette impasse qu’il nous faut composer – ou pas, à l’instar des Visages noyés.

Martine Roffinella
Écrivaine-photographe.


Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *