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Chaumartin et l’art du Secret-Taire

Il existe diverses manières d’aborder le thème du secret familial – de l’autobiographie à la fiction, en passant par la fresque historique, la saga… Jusqu’au polar, et même au roman fantastique, ce qui permet au passage de régler quelques comptes (contes ?) par le biais de l’irréel, et aussi de mettre en place un savoureux jeu de piste avec les lecteurs/trices.
Christine Chaumartin a choisi d’entremêler très habilement tous ces genres à la fois – tout en désignant George Sand comme étant la « divinité tutélaire » de son roman. Une saison oubliée (Banlieue Est Éditions) ne se contente pas d’être un hommage à Sand, ce qui serait somme toute attendu, quand l’un des personnages centraux s’appelle Fadette. Non, de nostalgie point, mais plutôt une embarquée littéraire où plusieurs époques d’écriture se côtoient au service d’une intrigue qui, elle aussi, tient en équilibre sur plusieurs générations d’humains – un étang bien trouble s’il en est. Fadette crée astucieusement le lien entre les époques : elle fait partie de l’héroïne tout en lui étant étrangère, à mi-chemin entre création psychologique et émanation fantastique, image prémonitoire et manifestation de l’irréel.
De quoi s’agit-il donc ? De l’histoire fragmentée, pour ne pas dire éparse, d’une femme, Lucile, dont la vie « n’est qu’un bide » – la quarantaine, « larguée, jetée, mise au rebut » depuis cent quarante-huit jours par son compagnon, Julien, sans avoir pu concevoir d’enfant avec lui – « ventre resté affamé ». Elle se sent « sèche et creuse comme une tige d’angélique gelée » : c’est à une autre, « plus jeune », que Julien fera l’enfant qu’à elle il a « toujours refusé ». Un deuil vient s’ajouter au précédent : la mort de sa mère, trois mois auparavant. De père, elle n’en a plus : il « s’est tué en voiture » quand elle avait dix ans. La spirale de ces chocs successifs a conduit Lucile à être soignée par un psy, le docteur Sanders. Mais en héritage de cette mère dont elle ne sait presque rien (et à qui elle en veut d’avoir été si taiseuse), lui arrive une maison dont elle ignorait l’existence, et que sa mère « faisait entretenir dans le plus grand secret » sans jamais s’y rendre. Lucile « plaque » alors son psy et décide de partir à la découverte des lieux, en consignant ses faits et gestes dans un journal, nommé Sigmund non sans quelque délicieuse ironie. Ce sont ces pages que nous découvrons au fur et à mesure que Lucile tente de démêler les innombrables fils de son histoire – et de calmer ses colères.

La maison, qui doit dater du dix-neuvième siècle, est « restée pimpante comme une vieille demoiselle ». Lucile y cherche, sans grand succès, les clés d’accès à l’étrange parcours de sa mère, Esther – dont elle a appris récemment, par le notaire, qu’elle avait eu une sœur jumelle, Estelle, morte à l’âge de onze ans. Comment ? Pourquoi ? Cette disparition prématurée explique-t-elle que la jumelle survivante ait coupé les ponts avec ses propres parents ?
Les interrogations, loin d’être solutionnées, s’accumulent – les gens du village sont peu bavards, on dirait qu’ils ont tous quelque chose à cacher (ou à se reprocher ?). Et les paysages gardent eux aussi leurs secrets – ce ciel qui prend « des teintes de boyau de lièvre », l’étang et sa « gorge de nacre » où de « fragiles demoiselles d’un bleu électrique s’accoupl[ent] » pendant que d’autres « vrombiss[ent] », et qu’un « petit héron trapu » est « en embuscade au milieu des ajoncs ». Un cadre de mille et une vies insoupçonnables que Christine Chaumartin décrit à merveille, alternant judicieusement les scènes de beauté pure, qui pourraient inspirer l’apaisement, et les manifestations de l’étrange, comme les apparitions de Fadette, cette enfant inconnue qui surgit de nulle part avec ses drôles de questions, et qui aime les contes de George Sand.
Au bar du village – un établissement ayant pour enseigne : La Cistude, du nom d’une espèce de tortue d’eau douce « qui ne vit qu’ici, dans les étangs » – où Lucile tente d’obtenir des informations sur ses grands-parents et sa mère, elle n’est que très vaguement renseignée : les personnages qu’elle y côtoie sont-ils réels ? En tout cas, on y vend La Mare au diable et La Petite Fadette sur un présentoir « à côté des cartes IGN » et autres brochures touristiques vantant les mérites de la région.
Ce qui pourrait être l’histoire d’un secret de famille comme il en existe tant d’autres devient alors un roman unique, où le surnaturel donne la clé du possible sans que pour autant nous nous pensions dans un récit relevant du genre fantastique. C’est là tout le talent de Christine Chaumartin : donner une consistance plausible à ce qui peut être regardé comme des événements immatériels. Lucile, qui nous donne à lire son journal – lequel s’adresse à Sigmund –, laisse les lecteurs/trices s’emparer des manifestations paradoxales de vérité(s) en offrant le choix de penser que tout cela (un mort qui communique des indices ; une fée qui ouvre le chemin) est peut-être imputable à l’arrêt brutal des anxiolytiques. Mais nous avons aussi la possibilité de croire que dans nos vies soumises à la violence inouïe de l’incompréhension, des mensonges et des non-dits, une Fadette vient parfois éclairer notre lanterne. Il suffit d’ouvrir l’œil. Je n’en révélerai pas plus : faites confiance à Christine Chaumartin et vivez sans tarder votre propre Saison oubliée.

Martine Roffinella
Écrivaine-photographe.

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