Je viens vous parler d’un livre rare, d’une beauté à vous révolutionner les organes. Un livre que l’on ressent dans sa chair comme sous l’action d’une lame mais aussi à celle de la masse de courage qu’il faut pour la fuir. Un livre douloureux mais fondateur, que chaque élève au sortir de l’enfance devrait avoir lu, regardé, mémorisé. Un livre que tout humain, quel que soit son sexe, devrait tenir entre ses mains comme un manuel de vie, une référence constante, une réponse à ce pourquoi nous existons : notre capacité à nous dépasser, à museler nos peurs voire à les transcender malgré d’innombrables obstacles culturels – qu’il faut apprendre à négocier sans tout dynamiter.
C’est un livre qui parle de l’excision. De la mutilation du sexe des femmes.
Vous vous demandez peut-être comment de telles « coutumes », allant généralement de pair avec le mariage forcé des enfants, peuvent encore exister au XXIe siècle. Eh bien ! justement, N’Dito – Elles ont fui l’excision, de Mackrine N. Rumanyika et Philippe Geslin, publié chez Ginkgo éditeur dans leur collection « Mémoire d’Homme », fournit un éclairage précis et une aide plus que nécessaire pour appréhender les rouages ancestraux qui ont permis à des sociétés humaines de survivre, et qu’il est extrêmement complexe à modifier sans risquer l’effondrement. C’est un travail de longue haleine qu’il faut entreprendre sans chercher à s’imposer par l’humiliation ou la force, mais en parvenant à convaincre les membres des sociétés concernées du bien-fondé du changement. En l’occurrence : la fin de la pratique de l’excision. Certes, sous l’aspect législatif, cette pratique est interdite en Tanzanie depuis 1998 – « passible de 15 ans de prison » assortis d’une amende (son « corollaire », le mariage forcé des enfants, a quant à lui été « considéré comme anticonstitutionnel » en 2019). Mais il reste qu’« une femme sur dix a été victime de mutilation génitale » et que malgré l’interdiction, l’excision est toujours en vigueur « dans certains villages, loin du regard des autorités, dans les silences des aînés ».
C’est donc au cœur des terres maasai et du monde des « Moranes » (guerriers) qu’il faut aller pour comprendre comment ces groupes de personnes sont organisés, selon quels rites, et élaborer une proposition qui induira l’assentiment des acteurs/trices de la pratique, au premier rang desquels se trouvent les exciseuses. Il ne s’agit pas seulement de convaincre que cette mutilation est dangereuse pour la santé – sans parler de la transmission du VIH facilitée par l’utilisation d’une lame unique pour tout un groupe de « N’Dito » (« les filles » en swahili). Il faut aussi trouver des solutions pour restaurer la situation financière et le statut social de l’exciseuse, qui occupe une position « influente » et suscitant le respect des hommes comme des femmes dans les communautés maasai. « Comme les circonciseurs qui font passer les garçons de la condition d’enfants au statut d’hommes et de guerriers, les exciseuses sont les garantes du rite de passage des jeunes filles sans lequel ces dernières seraient toujours perçues comme des enfants », nous explique Mackrine N. Rumanyika. « Nous respectons la culture », dit-elle encore – et c’est ce qui caractérise la richesse de son approche, qui consiste à convaincre patiemment plutôt qu’à dénigrer. Agir auprès des exciseuses, c’est aussi leur proposer une alternative économique (comme « deux brebis à queue grasse qui coûtent 100 dollars » : une « initiative » qui « leur permet à moyen terme de constituer un petit troupeau d’ovins »).
Les exciseuses qui renoncent à leur activité doivent « prononcer des vœux sous le contrôle de l’Oloiboni (responsable des rituels chez les Maasai) ». Et ce rituel a lieu en public, en présence de représentants gouvernementaux : « Nous avons organisé cela stratégiquement dans le cadre des Marchés Maasai de manière à ce qu’il y ait un nombre important de témoins au sein de la population maasai », précise Mackrine N. Rumanyika. Un travail de fond, qui suscite ma plus vive admiration. Ces ex-exciseuses deviennent donc des « ambassadrices de la lutte contre l’excision » : à l’heure où le livre est rédigé, elles sont désormais plus de trois cents à aider les jeunes filles, les N’Dito, à « fuir l’excision ». Leur rôle est capital. On lira avec un immense intérêt le témoignage de plusieurs d’entre elles dans l’ouvrage, au chapitre « La fabrique des alliées » : les mots inédits de Moty, Nangaï et Nanga sont extrêmement précieux.

Mackrine N. Rumanyika a fondé l’association HIMD (Health Integrated Multisectoral Development) en 2003, avec pour objectif « d’en finir avec les Mutilations Génitales Féminines et le mariage forcé des enfants dans les communautés maasai ». Au départ, cela ne fut pas simple, car les jeunes filles avaient peur – à juste titre et ô combien ! Elles risquaient le rejet violent de leur famille et d’être bannies de leur village. Mais au fur et à mesure qu’elles prenaient conscience de leurs droits, elles ont commencé à fuir. De plus en plus. C’est ainsi que Mackrine N. Rumanyika a dû créer le « Rescue Center » en 2008 pour les accueillir – déjà plus de deux cents jeunes filles y ont trouvé refuge.
Mais attardons-nous un instant sur le parcours de l’autrice, car lui aussi suscite mon admiration. Née « au pied du Kilimandjaro » en Tanzanie, diplômée de santé publique et militante des droits humains, Mackrine N. Rumanyika, « huitième d’une famille de dix enfants », a dû quitter les siens dès ses six ans pour être, entre autres, la femme de ménage d’un cousin – elle a subi des « abus sur mineure », et après une multitude d’épreuves, a enfin été autorisée, à l’âge de neuf ans, à aller à l’école : « Je devais me lever vers 4 h du matin pour traire une dizaine de vaches, marcher sans petit-déjeuner dans le ventre sur 10 km aller et 10 km retour pour aller et revenir de l’école et cela pendant onze ans. Quand je rentrais à la maison je devais traire les vaches à nouveau » – je cite volontairement ce passage, car pour Mackrine N. Rumanyika, « avoir une meilleure vie » passait absolument par aller à l’école, acquérir de l’instruction… Et c’est bien ce qui lui a permis de fonder plus tard son association HIMD, après avoir constaté l’impossibilité « d’aider les groupes de personnes vulnérables, en souffrance, parce qu’elles ont des appartenances religieuses, traditionnelles ou politiques qui les empêchent de défendre leur genre et les droits humains ». Son approche a donc d’abord consisté à « aller à la racine et parler depuis le terrain » en s’appuyant sur un réseau d’« alliés » : les exciseuses, comme nous l’avons vu, mais aussi « les professeurs, les prêtres, les mères, les représentaux locaux du gouvernement et les sages-femmes ».

Le livre N’Dito – Elles ont fui l’excision offre aussi – de façon éblouissante – un accompagnement photographique de Philippe Geslin, ethnologue et photographe travaillant depuis plusieurs années auprès des derniers chasseurs-cueilleurs de Tanzanie. Il raconte comment son travail a croisé celui de Mackrine N. Rumanyika, et à quelles occasions il a élaboré l’odyssée d’images connexes aux textes et aux témoignages qui m’ont bouleversée. Geslin nous détaille également, dans son intégralité, le rite de la circoncision dans un village maasai où il a été convié. Ce récit, ces images puissantes sont à considérer si l’on veut comprendre le fonctionnement et les codes spécifiques de peuples qui s’appuient, notamment, sur un « système de classes d’âges » (par périodes de sept ans), socle complexe sur lequel repose l’autorité des jeunes guerriers sur les femmes : tout est intrinsèquement lié et formidablement instructif à découvrir.
Outre toute cette expérience qu’il partage avec générosité, Philippe Geslin nous propose de magnifiques portraits de N’Dito – en même temps qu’elles témoignent des circonstances de leur fuite. Nous rencontrons Nailejileji, 19 ans, Nakaji, 20 ans, Ysara, 24 ans, Paulina, 18 ans, Léonia, 18 ans, Magret, 21 ans, Semeyani, 19 ans, Nengarivo, 19 ans, Anita, 19 ans, Adelina, 20 ans, Niéma, 22 ans, Jenifer, 20 ans, Ashangai, 22 ans, Nacindi, 22 ans, Alinda, 20 ans, Déborah, 14 ans, Naishiye, 19 ans. Elles ont toutes fui l’excision au péril de leur vie. Lisant leur témoignage si digne, si dénué de pathos, j’avoue avoir eu les larmes aux yeux. Non pas de tristesse et encore moins de pitié. Non. Je regardais les visages, je lisais les mots, et la phrase de Philippe Geslin me revenait en boucle : « Ce que j’observe façonne le seuil de mes ignorances. » J’ai pensé, en refermant ce livre : Respect, N’Dito ! Assurément, c’est vous les vaillantes du XXIe siècle.
Martine Roffinella
Écrivaine-photographe.
