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Isabelle Rozenbaum et ses outre-mondes

Pénétrer dans cet ouvrage, c’est s’engager immobile en exploration, soit en tant que familier de l’œuvre d’Isabelle Rozenbaum, soit – et c’est mon cas – en autodidacte que la curiosité fera saliver rien qu’à voir sa couverture et son titre : Rozebud Autoscopie des images, publié aux Éditions du Canoë – avec une Postface très éclairante de Malek Abbou.
Mais que vient faire ce « z » à la place du « s » du fameux Rosebud ? Chacun/e fera le lien avec le mystère qu’il contient dans Citizen Kane d’Orson Welles (1941), dernier mot énigmatique prononcé par le milliardaire et magnat de la presse Charles Foster Kane avant de mourir, et à partir duquel il faudra tenter de reconstituer une vie.
Ah ! mais ce « z » de Rozebud, ne serait-ce pas celui de Rozenbaum, venu s’implanter dans la légende ? Allons-nous, comme dans le chef-d’œuvre de Welles, suivre la drôle d’enquête qu’il suscite pour en décrypter l’élément fondateur – forcément manquant ?
Résolument en appétit, avec en arrière-pensée la sensation que de cette autoscopie nous ressortirons modifié/e/s, c’est pourtant une sorte d’anti-madeleine de Proust que nous nous apprêtons à déguster. Car dans cet objet littéraire photographique, la « conscience de la douleur » n’est que trop là (« Oublier est une mine », ai-je moi-même écrit dans Les lieux d’attente) : nul besoin d’élément extérieur déclencheur (de madeleine, donc), puisque l’histoire s’est déjà imposée au « tu » narrateur. Lequel s’incarne alors dans une enfant qui doit avoir 5 ou 6 ans. Son grand-père Joseph lui fait découvrir un ouvrage « illustré par des photographies en noir et blanc » : celles du « charnier de Dachau ». Or, juxtaposée au récit, figure une image : nous voyons une famille souriante autour d’une table à l’occasion d’une fête – de Pessa’h ou de Yom Kippour. Page de gauche : le repas jovial (avec kneidlers et gefilte fish) ; page de droite : le récit du « tu » incarnant l’enfant qui regarde les photos du charnier de Dachau, alors même que cette enfant participe à la photo de famille : « Il veut que tu saches ce que signifie la barbarie, la domination de l’homme sur l’homme, autrement que par les mots », commente la narratrice. « Des images de tas de cadavres sont gravées définitivement dans ton esprit. Tu n’as rien pu dire. Tu ne l’as pas rêvé. Tu te débats à l’intérieur de cet effondrement. » Une anti-madeleine de Proust, disais-je, car la réminiscence (et la formulation qui devrait en découler), les membres de la famille y font barrage. Le grand-père Joseph « parle très peu » ; le père, Abe, « ne parle jamais » ou presque – l’enfant, le « tu » qui écrit doit lire « dans ses pensées et dans ses gestes » : sur cette autre photo, page de gauche, il tient la main de sa fille ; le texte dit : « Au regard de sa propre existence, il préfère […] que tu ne comptes sur personne. Pas même sur lui. »
Nous progressons ainsi au fil de l’autoscopie, avec la sensation (la certitude, en fait) d’assister à une démultiplication du réel, comme s’il fallait à la fois adhérer à ce que l’on voit et s’en affoler – car oui c’est à peine croyable au sens propre : tout glisse si facilement de l’innocence à la noirceur ; de l’insouciance au désastre, avec les mêmes acteurs pourtant. Et c’est ce que cette lecture nous apprend d’abord. Par exemple encore avec cette image qui nous montre une toute jeune fille tenant un chat dans ses bras : quoi de plus attendrissant… – et la page de droite relate une agression sexuelle par une bande d’hommes, la façon dont le « tu » se défend. « Très tôt, tu comprends le modèle de cette société hétéro-patriarcale où la femme n’est qu’une “chose”. Tu rêves de sortir des sentiers battus de la logique binaire. Tu rêves d’une sorte d’outre-monde. »
La confrontation des photographies – comme celles de vacances, où tout paraît sourire en bord de mer, sur les chaises longues – au vécu simultané (« Ta mère ne t’a pas désirée […] Tu es née aux forceps, seule ») nous interroge sur la validité du souvenir. Non qu’il soit mensonger mais bien plutôt réimagé, donc réécrit de chaque côté de l’événement, condamnant l’humain à demeurer en perpétuelle chute originelle – car « peu de monde accepte d’entendre ce que les survivants relatent ».
Toute la première partie de Rozebud – Autoscopie des images nous permet d’entrevoir, même si les anciens déportés en parlent bien peu, quelle empreinte a laissée – laisse encore la Shoah. La démarche d’Isabelle Rozenbaum consiste à dédoubler (retirer la doublure de) l’émotion pour en exposer le tressage paradoxal – sachant qu’aucune vérité n’existe en tant que telle et que précisément, c’est cet art-là (des négatifs aux positifs et inversement, pourrait-on dire en langage photographique – sans oublier le révélateur) qu’elle nous propose, qui se joue du réalisme dans une forme d’intimité parfois « insoutenable ».
Le « tu » qui parle est de maintenant ; il s’adresse à un « je » partiellement inconnu photographié à un instant T, ainsi qu’à des « ils » et « elles » qui s’inventent la joie le temps du « clic », et c’est avec sincérité qu’ils et elles le font. Isabelle Rozenbaum cherche dans tout cela « l’image manquante » – et c’est prodigieusement lucide.

Dans un deuxième temps, à partir d’un événement majeur : le grand-père Joseph offrant à « l’Artiste » un Kodak Instamatic, la « poussant » à « devenir photographe » – et alors même que son propre père a « condamné à son tour l’Artiste à devenir photographe, en lui offrant son appareil photo, un 24×36 Zeiss Ikon S310 » (l’incitant ainsi « à révéler ce qu’il n’avait jamais pu transgresser de son vécu ») –, nous assistons avec fascination à l’autoscopie de la création. S’entame alors le jeu entre le « Je » et l’Artiste, avec l’appareil photo au centre de leur « caverne » commune, qui est une prémonition fantastique de ce que sera l’œuvre. Un peu comme si nous avions la chance d’en voir l’échographie dès l’embryon. Et comme le « je » serait (le conditionnel est un élément-clé) « le modèle exclusif » que l’Artiste photographierait « de manière obsessionnelle », nous pensons (ici et présentement) que oui, le titre Rozebud est le bon, à une lettre (manquante) près – mais que le z contient à sa façon l’origine du monde, le « Ça » à propos duquel je n’en dévoilerai pas davantage, car cette traversée en écritures photographiques, il faut vraiment que vous la viviez.
À une époque où le culte du prétendu bon sens semble vouloir endimancher la condition humaine pour en masquer la vacuité, Isabelle Rozenbaum nous offre une occasion unique d’accéder au contraire à la créativité de la perdition. L’œil ouvert ne suffit pas, car il voit ce qu’il veut – alors que l’Artiste « au fond du trou » sait que « la mémoire de notre passé n’[a] aucun autre avenir dans le futur que celui de notre présent fascisant ».
Et si Rozebud était (ou avait) le dernier mot, quelle serait l’ultime image ? Pour moi : page 193 – jamais rien vu d’aussi… outre-mondes.

Martine Roffinella
Écrivaine-photographe.

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