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Architecture philosophale

« Quand je dis que je pense aux choses depuis l’intérieur, à la fin, l’extérieur apparaît et je ne peux plus revenir en arrière », explique l’immense architecte et artiste japonais Toyō Itō, né en 1941, lauréat de nombreux prix et dont les œuvres ont fortement marqué – et marqueront – des générations de personnes, d’une façon ou d’une autre, ne serait-ce que par l’alchimie de la transmission qu’il incarne. Que dit un bâtiment de l’échafaudage mystérieux, voire mystique, ayant permis – permettant désormais à chacun/e – d’accéder à nos émotions ? « J’aime partir d’un endroit où l’on attrape les nuages, pour que progressivement émerge la forme », dit encore Toyō Itō. « Je cherche des mots, j’essaie de les dessiner et, ce faisant, j’entrevois quelque chose. » Sans doute est-ce sa manière de « circuler autour d’un centre vide » où il « puise l’essentiel » – un intérieur « purifié » de la brutalité du monde extérieur et qu’il compare à un utérus : « […] je crois que j’aime les espaces qui donnent l’impression d’être dans un utérus […] où l’on se sent en sécurité, à l’abri dans le ventre de la mère, et où l’on capte une douce sensualité. » Mais – et ce n’est pourtant pas un paradoxe –, une fois ces espaces « souterrains » créés, il a « envie ensuite de remonter à la surface vers des espaces légers » : témoignent de cette sorte de dualité, des réalisations comme la Silver Hut [1984 ; puis relocalisée au Musée d’architecture de Toyō Itō, Imabari, 2011, Japon] ou le Bâtiment T de Nakameguro [1990, Meguro-ku, Tokyo, Japon].
D’une façon générale, Toyō Itō rappelle qu’en géométrie, la multiplication des courbes « aboutit à des espaces souterrains », et donc à « un retour à la vie utérine » : il évolue de l’un à l’autre, dans ce qui pourrait s’apparenter au doute mais qui n’est que la naissance de l’art. « Dès que je crée quelque chose de léger, je me demande si cela ne va pas à l’encontre de ma corporalité, alors je retourne sous terre. Ainsi, pour l’Opéra national de Taichung [2016, Taïwan], j’ai pensé que j’étais finalement arrivé à ça et que c’était la fin. Peut-être bien. »
Mais abstenons-nous de toute interprétation rapide, car même utérin, le gisement d’inspiration de Toyō Itō ne se laisse ni résumer ni enfermer : l’idée des éditions Arléa, sous l’œil avisé de l’éditrice Anne Bourguignon, de publier cet ouvrage, Les paysages intérieurs de Toyō Itō, est tout simplement merveilleuse. Le livre, qui comporte beaucoup de photographies et de dessins subjuguants, est composé de sept entretiens réalisés auprès de Toyō Itō par Maki Ōnishi, elle-même architecte mais née en 1983, à l’occasion assistée par son associé Yūki Hyakuda. Puis, toujours accompagnée d’images et d’illustrations remarquables, nous trouvons une analyse de Benoît Jacquet et Yann Nussaume, aussi architectes et respectivement nés en 1973 et 1968. Cet assemblage vivifiant permet à tout/e lecteur/trice de comprendre l’œuvre de Toyō Itō et de voir en quoi, quel que soit l’endroit où elle se trouve, elle comporte une résonance en chaque être humain vivant sur cette Terre – et peut-être encore davantage à l’ère du réchauffement climatique, où il nous faudra repenser notre habitat.
On le sait, la culture japonaise se « nourrit » de « l’impermanence ». Comment l’architecture en rend-elle compte ? Pour Toyō Itō, cette dernière ne doit pourtant pas être « assimilée à son environnement immédiat » : elle devient effectivement architecture « lorsqu’on a réussi à créer un ordre distinct du chaos de la nature ». Ici intervient la notion de « création d’un lieu sacré », à considérer autrement qu’avec nos outils réflexifs occidentaux. Il faut en effet que trois conditions soient réunies : la nécessité de l’existence, en ce lieu, d’une « limite spirituelle (kekkai) », de la présence d’un « parcours qui relie à la nature », et qu’il « génère une activité humaine vivante ». Toutefois – et c’est à mon sens un élément-clé pour comprendre son art –, pour Toyō Itō, la limite spirituelle (kekkai) précitée « n’est pas une frontière », pas plus qu’une séparation physique entre intérieur et extérieur ; « mais elle sépare le lieu sacré de l’extérieur ». Ainsi, « une simple pierre à même le sol, un bout de bambou sont les signes qu’il ne faut pas aller au-delà. Leur signification est plus forte que la construction d’une clôture solide. N’importe qui peut aller au-delà, mais comprend qu’il s’agit d’un territoire différent ». Et d’ajouter – ce qui, là encore, est un éclairage précieux pour comprendre son architecture : « Le chemin n’est pas quelque chose qui existe dès le début, c’est en se promenant qu’on fait son propre chemin », en fonction des symboles que l’on suit.

Pour Toyō Itō, « la limite accroît notre perception ». Ce qui ne signifie pas pour autant qu’il faille augmenter le nombre de murs, mais bien plutôt que dans sa création, donc pour la vie humaine qui y prendra place, la circulation s’effectue autour du « centre vide » déjà cité (car « le vide est un monde tranquille »). Cela implique que le monde extérieur et l’espace intérieur ne communiquent pas entre eux et soient, de fait, « complètement différents ». Cette idée, que je travaille pour ma part en littérature, m’a énormément séduite. C’est une nouvelle proposition du beau, en somme : « Et comme tous nous aspirons à la beauté, peut-être avons-nous le désir de la partager. »
Mais la recherche de la beauté constitue-t-elle le maillon principal de la quête de l’architecte, et selon quelle palette ? S’inspire-t-elle d’« un paysage que nous portons tous dans notre cœur » ?
Pour Toyō Itō, « ce n’est pas tant un paysage originel que le paysage intérieur ». Il explique que son paysage originel (genfūkei), « ce sont les rives du lac Suwa » ; toutefois, lorsqu’il se souvient « des montagnes et du lac de Suwa », ce n’est pas le « paysage réel » qui affleure mais « sa plus belle abstraction ». Et c’est justement ce que les humains peuvent avoir en commun, cette « abstraction » de l’intimité qui devient matrice : « C’est pourquoi les gens ne viennent pas à la Médiathèque de Sendai [2000, Aoba-ku, Sendai, Miyagi, Japon] en quête d’une expérience puissante, mais bien parce qu’ils ressentent au fond d’eux le beau paysage que nous avions comme source d’inspiration, et qu’ils sympathisent avec. »
Une alchimie que les images du livre restituent parfaitement, et qui est le fruit d’un parcours hors normes, dont Toyō Itō identifie différents moments – y compris celui où il s’est davantage orienté vers la force plutôt que vers la beauté, car c’était pour lui une façon de résister à l’opposition (les « protestations du public » ; les projets non acceptés par la société) : « En tant que créateur [mot au sing.], nous sommes en marge de la société et n’avons d’autre choix que de la critiquer. » Dans cette optique, il cite encore, en tant que projet voulu comme « quelque chose de fort », l’Opéra national de Taichung.
Son idée de la beauté, ou plutôt sa « signification », est « en perpétuel mouvement » : il cherche à « traduire » en « une image spatiale » toute la diversité des « phénomènes et des éléments naturels, tels que l’eau qui coule, le vent, les arbres », avec l’engagement total de « rendre belle cette expression pour qu’elle puisse être partagée ». Elle fait couple avec la notion, elle aussi cruciale dans son œuvre, de fluidité. Toyō Itō n’a de cesse d’« exprimer deux choses à la fois, la légèreté et le mouvement », sans jamais perdre de vue la question humaine. « Penser la beauté », y compris dans la dimension de la force non-antinomique, « peut donc conduire à réfléchir à la société ».

La Maison pour tous à Rikuzentakata, 2012. Crédit photo : Naoya Hatakeyama.

Mais dans le parcours de Toyō Itō, un événement dramatique est venu bouleverser son territoire émotionnel, et donc ses Paysages intérieurs : le grand tremblement de terre du Tōhoku [2011] ayant entraîné un tsunami et la catastrophe nucléaire de Fukushima.
Devant l’ampleur de ce drame, il lance alors le concept de la Maison pour tous.
Il s’agit de « concevoir une architecture mieux intégrée dans l’environnement naturel, en phase avec la société et plus attentive aux besoins humains », et ce en coopération étroite avec les habitants, à partir d’une réflexion collective avec les sinistrés. Un « urbanisme d’acuponcture » et des créations issues de la « pensée solidaire », pour restaurer le désir de vivre et le tissu des liens entre individus, futurs usagers d’un lieu qu’ils auront eux-mêmes réalisé. Pour cette initiative et sa mise en œuvre, qui ont permis de « repenser » la fonction de l’architecte ainsi que la place de son art, Toyō Itō recevra un Lion d’or à la Biennale de Venise en 2012.
Il y aurait tant à écrire encore sur la façon dont ce génie englobe à lui seul tout ce dont nous avons hérité mais oublié – et ce que nous deviendrons. Cet ouvrage, Les paysages intérieurs de Toyō Itō, est, à plus d’un titre, une sorte de livre de chevet à feuilleter pour les images (réservoir illimité de rêves), à lire et relire pour l’intelligence qu’il régénère ou rebâtit. Et si vous ne savez pas encore qu’il existe une architecture philosophale (donc alchimique), eh bien ! procurez-vous au plus vite cet objet livresque rempli de magie. Effet bénéfique immédiat – et garanti.

Martine Roffinella
Écrivaine-photographe.

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