« Deux voix s’écrivent dans la nuit », nous est-il confié. « Un homme, une femme ; deux psychanalystes ; deux poètes » qui se connaissent « à peine » se mettent à échanger. Parce que « quelque chose insiste à écrire » dans le « voisinage d’une insomnie commune ».
Ces quelques phrases m’ont à la fois intriguée et émoustillée : que peuvent donc avoir à se dire ces deux-là qui recueillent la parole tout autant qu’ils la libèrent ? L’ouvrage, publié par les éditions Tarmac, s’intitule : In Somnia. Celle et celui qui ont composé cet « écueil en poésie, exondé, à fleur d’eau, à lire dangereusement dans le remous qu’il provoque », se nomment Martine Le Normand, à qui l’on doit également les peintures accompagnant les mots, et Philippe Bouret, qui « étire le silence » comme personne. Le défi – bien que ce mot ne soit pas à la hauteur de l’expérience ici menée, étrangement intime, littéraire et humaine – peut être considéré sous de multiples angles : à vous de choisir l’embarcation pour vous « aventurer dans les eaux imprévisibles de la lettre », quitte à « endommager la coque des certitudes ». Pour ma part, j’étais plutôt curieuse de savoir ce que deux psychanalystes-poètes avaient à échanger en pleine nuit (y serait-il question de perversion ?), au cœur d’une insomnie commune – et je n’ai pas été déçue. Chacun/e est attentif/ve à la vraie-fausse confession de l’autre, tout en faisant mine de ne pas l’entendre dans une sorte d’absence aux aguets – un peu comme le psychanalyste à l’écoute de son patient qui cependant ne bronche pas, ne dévoile rien de son propre ressenti. Les textes se font pourtant écho ; parfois de manière claire et audible, ou alors plus indiciblement, en une sorte d’entente secrète qui peut surprendre quand on sait que Le Normand et Bouret, au moment de ces échanges, sont presque des étrangers l’un/e pour l’autre. Elle s’exprime en police de caractères italiques ; lui en caractères romains [nous reprenons les mêmes codes ci-après].
Ainsi quand l’une écrit :
« La nuit enveloppe
tout ce qui peut s’y blottir
indistinctement.
Mes cauchemars éveillés
chavirent les certitudes. »
L’autre répond :
« Au sillon des heures de veille
infinies semailles de mes incertitudes
j’écris
en poussière de regret
au souffle de l’autre ».
Certitudes et incertitudes se mêlent et le/la lecteur/trice entend deux voix en un seul écho, seulement décalées par le temps de leur prononciation : c’est si peu – tellement que la question se pose : « Peut-on toucher le fond de la nuit ? » (C’est elle qui demande, mais ça pourrait être lui.)
Ce à quoi il répond :
« Je suis l’élève de la nuit
j’éprouve
la solidité friable du vide
sous chacun de mes pas. »
Puis :
« Je suis le noctambule
des ajustements. »

Mais qu’en est-il de la trace que ces deux-là laissent dans l’absence de sommeil, ce temps dont l’existence même peut être mise en doute ?
« Nos paroles s’évaporent, inscrites dans la buée des larmes.
Nos pensées flottent et s’effacent.
Les corps hésitent entre touffeur et froidure.
Entre fusion et froideur. »
Puis :
« Oh ! Vous étiez là !?
Entre le vous et le tu.
Vous dormiez ? »
Il répond :
« Je suis là
dans le son d’avant
[…]
J’éprouve la présence d’elle
au ras de l’écume
en bord de larme
[…] ».
Quand elle évoque le « battement salé des cils », il « marche suspendu/ aux cils des coraux ». Quand il s’aventure « Jusqu’à la séparation ultime/ sur le sans-bord de la page blanche », elle confie que « Dans le tissu de [s]es songes/ s’écrit en sourdine l’impossibilité d’être ».
L’un et l’autre ne font-ils pas que « convoquer l’inconnu de soi » ?…
Au fur et à mesure que l’expression se déplie, la sensualité devient la troisième autrice et actrice de In Somnia : « Sur les draps froissés/ le corps laisse ses hiéroglyphes./ Le cri s’est évanoui », souffle-t-elle – pendant que lui recommande d’« offrir son sexe/ aux dieux de feu/ […] tant qu’il est temps encore ».
Mais l’étreinte est-elle possible quand pour lui, « dehors il pleut de l’encre », et que cette même « pluie d’encre » « frappe à [l]a fenêtre » de celle dont les rêves « fuient » ? – « Ou c’est moi qui les fuis », constate-t-elle.
Pour le savoir, et vous délecter des correspondances éveillées entre une femme et un homme qui se côtoient si fortement dans l’éloignement, je vous conseille de vivre leur In Somnia, à l’endroit et à l’envers, par fragments ou d’affilée, dans le désordre ou pas à pas – au rythme de ce qui, le temps d’une œuvre, nous irrigue de leur « grande vague » : ce « sang des anges » dont « certains disent que c’est un poème ».
Martine Roffinella
Écrivaine-Photographe.
