Tout a été dit ou à peu près, croit-on, sur ce symbole d’une séduction désormais suspecte, que d’aucuns confondent parfois avec Don Juan (lui aussi devenu nom commun) : Casanova. « Un casanova », nous expliquent les dictionnaires, c’est « un homme qui séduit beaucoup de femmes et qui collectionne les aventures amoureuses ». Un don juan, « c’est un séducteur sans scrupules », nuancent les mêmes ouvrages. Et en effet, Véronique Pittolo nous démontre que ces deux personnages ne sont en réalité en aucun cas interchangeables : « Don Juan est une figure mortifère, un être froid, implacable ; Casanova, un simple fils de comédien vénitien, mortel, avec ses avatars et ses travers. » Le premier a été « inventé » (par un moine !) ; le second est de chair et d’os – sans doute davantage de chair… quoique non, ou peut-être bien que si. Je plaisante à moitié, aidée en cela par l’humour délicieux dont Véronique Pittolo nous honore, au service pourtant d’un sujet amplement documenté et référencé, qui soulève de nombreux questionnements à l’aune de l’ère #MeToo et de la notion de consentement.
L’on aurait pu s’attendre, en découvrant son Casanova, paru aux éditions Les Pérégrines, dans leur collection « Icônes », à ce que cette incarnation du libertin – ce « baiseur patenté » à qui l’on prête « 142 maîtresses » et onze véroles – soit d’emblée classée dans la catégorie des prédateurs sexuels façon DSK. Mais autant par son existence « plus ou moins esquintée », qu’il a relatée pendant neuf ans et jusqu’à sa mort dans Histoire de ma vie, que par sa traversée de La Grande Histoire (il sera contemporain de deux rois et de la Révolution), il échappe justement à tout manichéisme. « Casa », ainsi que Pittolo le surnomme sympathiquement, est en effet tout à la fois un « Ulysse de salon », un menteur éhonté, escroc à ses heures mais avec un côté « Robin des Bois à perruque », ancêtre par alliance du futur Spaggiari (qui fut un copain de classe de mon père, N.d.A.), « flambeur et charmeur dans toute sa splendeur, de quoi rendre jaloux Bernard Tapie », brillant inventeur (à l’origine de la création de la Loterie sous Louis XV)… En somme, Casanova est à la lisière du génie et de l’imposture, témoignant d’une « identité souple, dansante » (queer ?) qu’il est particulièrement judicieux de confronter à l’esprit du « wokisme ».

Au-delà des aspects parfois contradictoires de la personnalité de Casanova – par exemple quand, à rebours de ses contemporains (et de nos mascus !), il réfute l’idée que la femme soit « inférieure de nature » à l’homme mais estime que « même éduquée, la femme ne doit pas être trop savante… » –, bien plus complexe que nombre de clichés, y compris cinématographiques, la dépeignent, Véronique Pittolo replace ici et maintenant le symbole qu’il représente et nous soumet ses observations. Il nous est ainsi permis de dépasser le prêt-à-penser actuel en prenant le risque de la singularité. C’est à mon sens ce qu’apporte cet ouvrage de plus précieux : l’émancipation éclairée plutôt que le ralliement aveugle à une « cause » quelle qu’elle soit. La figure de Casanova mérite mieux qu’un classement sans suite à la rubrique des séducteurs impénitents à deux doigts d’être « cancellés ». D’ailleurs, en plus d’être un transfuge de classe, un « roturier […] qui ne possède rien [et] doit mentir pour devenir quelqu’un », ne serait-il pas une « femme FATALE » ?
Je ne vous en dévoilerai pas davantage : lisez ce petit ouvrage très malin, que Véronique Pittolo nous fait la grâce de nous offrir, dans ce lien unique qu’elle a entretenu avec « Casa ».
Martine Roffinella
Écrivaine-Photographe.

Merci, Martine, infiniment, pour votre compréhension et votre vision si juste de mon libertin préféré !
Amitiés
Véronique