de martine roffinella

Cynthia Fleury plus indipensable que jamais

Cynthia Fleury plus indipensable que jamais

©MartineRoffinella

Dans Pretium Doloris – L’accident comme souci de soi, la philosophe et psychanalyste nous livre des clés que la crise sanitaire actuelle rend cruciales. Sylvain Tesson le dit : « Il y a besoin de Cynthia Fleury pour savoir quoi tirer de la difficulté d’être. »

J’ai décou­vert Cyn­thia Fleury par le réseau Twit­ter (qui entre par­en­thès­es est donc capa­ble de char­ri­er autre chose que des fake news ou des pel­letées de haine) et ensuite, de façon plus pré­cise, par l’écrivain Syl­vain Tesson.
Il se trou­ve qu’à l’époque où j’étais lec­trice-cor­rec­trice salariée des édi­tions Phébus, j’ai eu l’occasion de le crois­er dans les locaux de la mai­son, et même de cor­riger l’un de ses livres : Nou­velles de l’Est (2002).

Au cours d’une inter­view télévisée où il évo­quait un grave acci­dent l’ayant cloué sur un lit d’hôpital, Syl­vain Tes­son par­la d’un ouvrage qui lui avait été essen­tiel alors qu’il se trou­vait « au dernier degré du dés­espoir », ain­si qu’il le pré­cise dans sa Pré­face audit livre : Pretium Doloris – L’accident comme souci de soi (éd. Pluriel).

J’ai donc aus­sitôt com­mandé le livre de Cyn­thia Fleury, dont il écrit que sa pen­sée a « meilleur goût que les antalgiques » et que dans « la morne tor­peur des heures sans pitié », « l’encre » des pages de Pretium Doloris « deve­nait per­fu­sion » – « le style était enfiévré, la pen­sée hale­tante, le pro­pos avait l’effet du knout sur une bête harassée ».
Pourquoi donc ?

Eh bien ! parce que dans cet ouvrage, le lecteur, quelle que soit sa sit­u­a­tion, se voit offrir « l’occasion de se pencher sur soi » et de « réin­ven­ter la vie », tout en menant le « face-à-face » avec sa volon­té : il y a donc une « valeur sub­stantielle au trébuche­ment du des­tin » – chuter, c’est « se relever socra­tique », explique Tesson.

Cette démarche va bien au-delà de la sacro-sainte « résilience » mise à toutes les sauces et présen­tée comme « la » voie à suiv­re pour la réso­lu­tion de toutes nos angoisses.
Car la vie « sans répit » est une « mise à l’épreuve » per­ma­nente, et « vivre est notre souffrance ».
Cyn­thia Fleury, con­clut Tes­son, tisse une « méta­physique du trag­ique » et « explore le prix de la douleur partout où elle se man­i­feste » – c’est-à-dire « ailleurs que dans le fra­cas des organes ».

Pho­to : ©Mar­tineRoffinel­la.

La démarche philosophique de Cyn­thia Fleury m’a beau­coup intéressée à plusieurs titres, notam­ment pour deux raisons principales :

+ Je suis alcoolique absti­nente depuis 2013 (deux ouvrages pub­liés sur ce sujet : Se trou­ver en quit­tant tabac, alcool et autres peurs de vivre, essai paru aux éd. Le Mer­cure Dauphi­nois ; L’Impersonne, réc­it de mon par­cours avec l’alcool, aux éd. François Bourin, arrivé final­iste du Prix Marie Claire 2017).

+ Depuis presque huit années, j’ai entre­pris ce qui est pom­peuse­ment nom­mé une quête spir­ituelle (par­don, mais je n’ai pas trou­vé d’autre façon de qual­i­fi­er cette démarche), et à ce titre j’explore tous les domaines de la pen­sée, y com­pris sur un plan théologique.

Juste avant de me plonger dans Pretium Doloris, j’avais donc lu la trilo­gie de Simone Pacot L’Évangélisation des pro­fondeurs – Un chemin vers l’unité intérieure ; Reviens à la vie ! – Cinq repères essen­tiels pour avancer et Ose la vie nou­velle ! – Les chemins de nos Pâques, trois ouvrages fon­da­men­taux dans le reg­istre de la douleur humaine, que j’ai chroniqués ici.

J’ai par ailleurs récem­ment étudié et chroniqué ici les trois ouvrages du philosophe et théolo­gien Dominique Collin : Met­tre sa vie en paraboles (éd. Fidél­ité) ; Le Chris­tian­isme n’existe pas encore et L’Évangile inouï (éd. Salvator).

Il a donc été spé­ciale­ment pas­sion­nant de con­fron­ter ces lec­tures à celle de Pretium Doloris, et j’y ai trou­vé non seule­ment des équiv­a­lences de raison­nement, mais encore des out­ils pour pouss­er ma réflex­ion dans ce reg­istre si impor­tant de la valeur de l’accident.

Les ouvrages à con­no­ta­tion théologique que j’ai cités m’ont appris à con­sid­ér­er autrement le phénomène de la cru­ci­fix­ion de Jésus – et celui de sa Résur­rec­tion (qui doit devenir la nôtre si nous aus­si nous accep­tons de porter notre croix jusqu’au bout, avec juste­ment le prix de la douleur non pas à cal­culer mais à mesur­er puis à vivre).

Ouvrant à peine l’ouvrage de Cyn­thia Fleury, je tombe sur cette phrase qui fait évidem­ment écho à tout ce que j’ai pu appren­dre depuis l’abstinence alcoolique décidée en 2013 : « Sub­til­ité et acci­dent pour dire la qual­ité événe­men­tielle de l’acte de présence à soi et au monde. Faire événe­ment pour être et con­naître. L’accident pour dire aus­si la con­cré­tude de l’événement de l’âme : l’âme “advient ” là où elle a lieu, là où elle con­naît l’accident » – le pretium doloris se pose « à la fois comme une modal­ité de la con­nais­sance de soi et comme une cri­tique imag­i­nale de la raison ».

Alors que peut bien impli­quer cet Acci­dent comme souci de soi ?

Évo­quant Socrate, lequel, face à ses juges, « ne se défend qu’en définis­sant une atti­tude, celle qui con­siste à dire à autrui de s’occuper de lui-même » – c’est-à-dire « ris­quer d’en assumer les con­séquences » –, Cyn­thia Fleury nous explique qu’il y a « un risque à dire la néces­sité du souci de soi ». Ce risque est même « immense puisque sus­cep­ti­ble de vous faire con­damn­er à mort » : pour Socrate, c’est le « prix même de sa vie ».

Ain­si, « on ne vit pas à n’importe quel prix » : par ces temps de pandémie, nous seri­ons avisés de repenser sou­vent à cette phrase et à ce qu’elle implique.
Lors du pre­mier con­fine­ment, l’on aurait presque pu croire que cette néces­sité de ne pas vivre « à n’importe quel prix » était apparue ici ou là, sous forme de sou­tien aux soignants, par exem­ple, ou du désir de bâtir le fameux monde d’après. Plus per­son­ne ou presque ne par­lait d’argent, il s’agissait d’avoir le souci des autres par soi inter­posé – l’introspection ayant révélé la vacuité et le néant de nom­bre d’existences.
Mais le deux­ième con­fine­ment a vite chas­sé cette expéri­ence du vide et ce que ce dernier avait déclenché comme désir d’altruisme issu d’un change­ment du « soi » : cha­cun y est allé de ses plaintes et de ses exi­gences, l’ego-moi a repris ses rugisse­ments, oubliée la quête d’universalité !
L’accident comme souci de soi n’a pas eu lieu – sauf sans doute, avec beau­coup de réserves quant à la médi­ati­sa­tion que cela induit, pour celles et ceux qui ont tra­ver­sé la retoutable épreuve de la Covid-19.

Pho­to : ©Mar­tineRoffinel­la.

Pour­tant, « le souci de soi vise la con­ver­sion à soi », nous enseigne de façon lumineuse Cyn­thia Fleury. « Il ne s’agit pas de con­serv­er son soi mais de faire du soi le principe de con­ser­va­tion » : se con­ver­tir, c’est « se trans­former jusqu’à ce que le soi devi­enne principe de con­ser­va­tion et de vérité ».

En ce sens, l’accident « peut se révéler un fac­teur de vis­i­bil­ité, une sorte de mise à nu de l’invisible », car il dit « la vérité de l’énigme du réel qui nous entoure, son fra­cas ». Ain­si, « l’accident, comme la douleur, appa­raît comme l’occasion priv­ilégiée d’une ren­con­tre avec la vérité » – c’est un « haut lieu de trans­for­ma­tion et de capacité ».

Plus nous pro­gres­sons dans la lec­ture de Pretium Doloris, et plus nous étab­lis­sons des con­nex­ions entre les pen­sées fon­da­men­tales con­tenues dans cet ouvrage et l’époque actuelle si con­fron­tée, pré­cisé­ment, à la douleur. Car, nous dit Cyn­thia Fleury, « la souf­france est la jus­ti­fi­ca­tion de la volon­té en état de marche (…), la douleur est con­nais­sance, et la jus­tice est con­nais­sance de la nature trag­ique de la volon­té » ; alors que, note d’espoir sans doute, « la con­nais­sance de la douleur per­met un diag­nos­tic de la volon­té qui peut s’accompagner d’un apaisement ».

Pho­to : ©Mar­tineRoffinel­la.

Mais au fond, qu’est-ce que le pretium doloris ?

C’est « la douleur portée au seuil de la réflex­ion sur soi », et cette phrase con­tient à elle seule de quoi réex­am­in­er ce que nous con­sid­érons véri­ta­ble­ment comme une douleur, con­séc­u­tive à quel acci­dent… En cela, la con­nex­ion avec les ouvrages de Simone Pacot s’effectue de façon limpi­de, et il est per­mis d’accueillir cette « réflexion ».

Pour con­clure en vous invi­tant à vous plonger sans tarder dans le pré­cieux tra­vail, riche­ment con­s­tu­it et nour­ri de références, de Cyn­thia Fleury, notez que – ce qui prend une impor­tance toute par­ti­c­ulière en ce moment, alors que l’ouvrage a été pub­lié voici plusieurs années, c’est dire son aspect vision­naire – « le pretium doloris se réfère à une con­nais­sance qui imite le proces­sus immunitaire ».

De quoi méditer, n’est-ce pas ?

Extrait (page 198) :

L’accident comme souci de soi ou la ren­con­tre mise en scène (c’est-à-dire motif même de la mise en scène), de la fatal­ité, de la mas­ca­rade et de la grâce. Telle est la den­sité de la moder­nité : un mélange incon­gru de rad­i­cal­ité et de fal­si­fi­ca­tion, au sein duquel la rad­i­cal­ité n’est pas syn­onyme d’authentification, mais peut, elle aus­si, désign­er la fal­si­fi­ca­tion… si bien que l’on ne s’extrait que dif­fi­cile­ment de la mas­ca­rade. Certes, la mas­ca­rade ren­voie d’abord à la société du spec­ta­cle, aux indi­vidus hors du risque, hors du pretium doloris, vivant dans la peur de l’accident, dans l’intensification sécu­ri­taire tech­ni­cisée et cen­sée se sub­stituer à la démarche ontologique. À la place de la vraie vie, de la sécu­rité à outrance.

 

Pretium doloris – L’accident comme souci de soi, par Cyn­thia Fleury.
Pré­face de Syl­vain Tesson.
Édi­tions Pluriel,
8 euros.

 

 

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