Premier invité de la rubrique ÉCRIRE du blog Sous le pavé la plume, Léo Cairn, dont l’œuvre fascine autant qu’elle inquiète, nous emmène dans les coulisses de sa création littéraire. À l’heure des IA et des pseudo-livres pondus à la va-comme-je-te-pousse, l’écrivain nous dépeint la façon dont il travaille, comment le texte prend corps en lui jusqu’à la naissance et ce qu’implique ce bouleversement dans son existence. Il nous révèle aussi quel/le/s écrivain/e/s ont compté pour lui, à quel point la littérature peut sauver et/ou façonner une vie, sans autre intérêt que ce qu’elle contient d’indicible. « Que des choses pas commerciales », dirait Souchon, le poète-en-chanson. Je vous invite à les déguster dès à présent, ces choses-là, en prenant votre temps, qui est aussi celui qu’il faut pour écrire.

MARTINE ROFFINELLA : Léo Cairn, quelle est la genèse de l’écriture de vos livres ? Est-ce vous qui décidez du sujet, ou bien ce dernier s’impose-t-il sans que vous puissiez lutter contre ? Existe-t-il un point de départ spécifique, une étincelle ?
LÉO CAIRN : Les sujets de mes livres ont plutôt tendance à s’imposer à moi, et répondent donc à une forme de nécessité. Mon premier roman, Une thérapie, paru il y a trois ans [en 2023] à La Manufacture de livres, est le récit de la psychothérapie pratiquée par un psychiatre avec un autre psychiatre ravagé par une histoire d’amour douloureuse et sans issue. Ce livre renferme un certain nombre d’éléments biographiques, soigneusement dissimulés à l’intérieur d’un récit où mon imaginaire, mes fantasmes se déploient aussi. Il a été dans un premier temps envisagé comme un exorcisme, une catharsis, et sans doute la thérapie du titre s’adressait-elle d’abord, un peu égoïstement, à moi-même. Puis l’idée de créer de la beauté, à partir d’une histoire somme toute assez banale et sordide qui pourrait arriver à chacune ou chacun d’entre nous, s’est très vite précisée.
Pour Naissance de l’incendie, publié il y a un an [en 2025, également aux éditions La Manufacture de livres], le déclenchement a été différent. Ce roman évoque un enfant fasciné par les flammes qui, devenu adulte, tente de s’immoler par le feu, et va rencontrer à l’hôpital d’autres grands brûlés qui vont devenir ses amis. Le catalyseur en a été le visionnage à la télévision de la bande-annonce d’un documentaire consacré à des enfants gravement malades, ce film s’intéressant notamment à ce qu’il peut y avoir de traumatisant dans une prise en charge médicale pourtant indispensable. Ces quelques images m’ont instantanément fait penser à mon expérience, dans le passé, de médecin psychiatre rattaché à un centre de traitement des brûlés. Je me suis dit que ce sujet n’avait pas vraiment été traité sur le plan littéraire, en tout cas pas à ma connaissance, et il m’a alors semblé nécessaire de décrire le quotidien de ces grands brûlés, de donner à voir, à ressentir ce que pouvaient être leur nouvelle vie, les difficultés qu’ils connaissaient, le rejet que leur apparence physique bien souvent suscitait.
En répondant à votre question, je m’aperçois que mes romans sont connectés d’une façon ou d’une autre à certaines expériences personnelles un peu extrêmes, dont il me semble intéressant de rendre compte, dans l’après-coup. L’écriture me permet alors de mettre un peu d’ordre dans le chaos intérieur que ces expériences ont provoqué en moi, et aussi d’offrir en partage ce qui dans un premier temps était de l’ordre de l’indicible, de l’incommunicable, et la cause d’une intense solitude. Elle permet aussi de tenter d’atteindre une certaine beauté, une certaine grâce, là où au départ il n’y avait que souffrance et désolation, et enfin de garder une trace des mouvements intérieurs qui nous animent en de tels moments de désarroi.
M. R. : Léo Cairn, comment procédez-vous pour mener à bien votre récit ? Construisez-vous une trame ? Décidez-vous de chaque détail ? Ou bien laissez-vous vos personnages s’emparer de l’histoire, au risque de vous égarer ?
L. C. : Je travaille sans rédiger de plan, sans trop savoir où je vais, ni même où je souhaite me rendre. Je me laisse, un chapitre après l’autre, complètement porter par mes personnages, par ce qui leur arrive, les traverse, les disloque parfois. Je me dis que si je me laisse guider par le récit mais aussi par le rythme de la phrase, par sa musicalité, ses dissonances, alors peut-être je serai surpris, et trouverai du plaisir à l’être, comme dans la vraie vie, lorsque l’inattendu vient à surgir, venant rebattre les cartes d’un jeu monotone que l’on pensait joué d’avance.
Cette méthode peut sembler trop aventureuse, trop risquée. On pourrait penser qu’au final le manuscrit risque d’être incohérent, ou décousu. En réalité, il n’en est rien. Dans la mesure où je m’oblige à écrire tous les soirs et tous les week-ends, sans interruption, dans mes périodes de création littéraire, c’est comme si l’énergie, le souffle qui me poussent dans ces moments ne s’arrêtaient jamais. Il se crée naturellement une sorte de transe souvent mêlée d’euphorie, d’exaltation, lorsque j’ai l’impression que les mots viennent sans effort s’aligner sur la page, comme si le texte s’écrivait de lui-même.
Ce qui demeure assez mystérieux, et merveilleux, et ne cesse de m’étonner, c’est l’existence de subtiles correspondances, de phénomènes d’écho à l’intérieur du manuscrit, qui se sont mis en place malgré moi, et que je vais découvrir à la énième relecture (alors que peut-être mes futurs lecteurs les repèreront dès leur première traversée du roman). J’y vois l’expression de mon inconscient, qui se manifeste de cette façon-là, discrète mais obstinée, dans la lumière – un inconscient qui serait structuré comme un langage, ainsi que le disait Jacques Lacan.
Toute cette partie de l’élaboration du texte, qui se fait dans la hâte, dans la fièvre, est évidemment suivie d’un long travail de relecture, de correction, de peaufinage, tâche moins excitante que l’écriture du premier jet, mais tout de même très plaisante lorsqu’une coquille ou une répétition sont repérées et éliminées. C’est le temps de l’harmonie, de l’accord final qui doit résonner longuement dans l’esprit du lecteur avant le retour à son silence et à sa nuit.
M. R. : Léo Cairn, d’une façon générale, que représente l’acte d’écrire dans votre existence ? Vous y livrez-vous avec plaisir, ou bien est-ce une épreuve dont vous aimeriez vous passer – tout en ne pouvant pas vous en passer ? Un acte salvateur ?
L. C. : J’ai évoqué précédemment ce qu’il peut y avoir d’enivrant dans le processus d’écriture tel que je le conçois et le mets en pratique. Mais ce qui peut venir l’entraver, le différer, est cette disponibilité absolue qu’il exige une fois qu’il est entamé. Une journée ou deux sans écrire, et c’est comme si je retrouvais, en m’y remettant, un instrument jadis familier dont j’aurais perdu le mode d’emploi et la technique pour en jouer, comme s’il me fallait réapprendre une langue dont je suis pourtant le seul usager puisque dans le geste d’écrire je l’ai inventée…
Une autre difficulté, qui peut se transformer en souffrance et que connaissent tous les écrivains, me semble-t-il, est la convocation et l’entretien d’une solitude pourtant nécessaire pour créer. Et dans mon cas, cette période de solitude baignée dans l’écriture correspond aussi à une longue apnée sous la forme d’une amputation sensorielle volontaire, d’un sevrage brutal et prolongé de tout ce qui a habituellement énormément d’importance pour moi : la lecture, la musique, le cinéma, et bien sûr les proches, les amis – tout ce qui est susceptible de me distraire de l’objectif que je me suis fixé, ou de m’influencer dans la réalisation de cet objectif. Sans doute est-ce là la principale raison de la rapidité avec laquelle j’ai écrit les premières versions de mes deux romans, un mois et demi pour le premier, un mois et trois semaines pour le second : le désir de retrouver ces présences et ces occupations qui me sont nécessaires, qui peuvent sans problème s’associer, après le temps de l’écriture, avec le travail de relecture et de correction que j’évoquais tout à l’heure.

M. R. : L’éditeur François Bourin m’a dit un jour : « Ce qui compte, c’est le style. » Léo Cairn, partagez-vous cet avis, à une époque où précisément c’est l’inverse qui prime, à savoir l’impudeur émotionnelle livrée dans son jus ?
L. C. : Je ne suis pas sûr que l’impudeur émotionnelle que vous évoquez soit incompatible avec la notion de style. Ce dernier mot resterait cependant à définir. Peut-être son absence est-elle d’une certaine façon plus remarquable que sa présence, et cette absence me semble être devenue tonitruante ces dernières années. Flaubert n’oserait sans doute plus exprimer aujourd’hui, comme dans la lettre qu’il écrivit en 1852 à Louise Colet, son désir de faire « un livre sur rien ». Un tel livre ne serait pas vendeur. On n’en parlerait ni dans la presse, ni à la télévision, encore moins sur X ou sur TikTok. On ne parle d’ailleurs plus vraiment des livres aujourd’hui, mais plutôt des histoires qu’ils renferment, une bonne histoire étant évidemment, pour ceux qui en feront commerce, celle susceptible de rallier le public le plus large possible. Certains sujets sont à la mode, je vous en épargnerai la liste que vous connaissez aussi bien que moi. Parmi ces sujets, nombre d’entre eux sont importants, intéressants, passionnants même, mais à force d’être traités toujours de la même façon, mécaniquement, trop simplement, avec démagogie ou un angélisme assommant, ils finissent par perdre toute leur saveur. Ils demeurent néanmoins pour les auteurs qui choisissent de s’y frotter, comme pour les éditeurs qui publient ces derniers, le gage d’un succès public à peu près assuré. Peut-être avez-vous l’impression, comme je peux l’avoir moi-même trop souvent quand je lis des romans contemporains, qu’ils ont été écrits par une même autrice, un même auteur dont seul le nom changerait d’une couverture à l’autre…
Donc sujets rebattus, petits livres sans consistance qui se lisent en une heure ou deux, écriture formatée sont autant d’obstacles trop répandus à ce bon vieux concept de style, tellement vieux qu’il en est devenu nauséabond et suspect dans une époque où tout le monde écrit ou veut écrire, alors que le nombre de lecteurs diminue un peu plus d’une année à l’autre, et que l’on nous explique qu’aux États-Unis, la plupart des étudiants en école de cinéma ne disposent plus des capacités d’attention nécessaires pour voir un long-métrage dans son intégralité.
Finalement, je ne saurais trop vous donner la définition actuelle du mot style mais, vous l’aurez compris, l’extinction progressive de l’idée que je persiste à m’en faire m’inquiète et m’attriste, même s’il persiste quelques irréductibles qui continuent contre vents et marées à s’en réclamer, et à en cultiver les derniers avatars.
M. R. : Léo Cairn, à quoi correspond pour vous le mot écrivain ? Et quel/le/s sont les écrivain/e/s que vous admirez le plus – qui vous ont nourri ? Ont-ils ou elles parfois changé votre vie ?
L. C. : C’est un joli mot, écrivain, mais j’ai tendance, lorsqu’il est prononcé, à surtout entendre résonner le vain qui le termine… C’est que je ne suis guère optimiste quant à l’avenir de la littérature, devant la standardisation de l’écriture et la redondance de certaines thématiques déjà évoquées, l’essor de l’IA, le délaissement de la lecture chez les plus jeunes… On peut se demander : à quoi bon encore écrire dans un tel contexte ?… Peut-être sommes-nous à la fin d’un cycle, même si, vous vous en doutez, je ne veux pas croire à ce sinistre scénario. Je continue de penser que la littérature est le mode d’expression privilégié pour accéder à de multiples représentations extérieures à nous-mêmes, des sensations, des émotions, des idées qui sans cela demeureraient hermétiques ou lointaines. Elle permet aussi de mettre en forme le chaos qui nous entoure, d’y instiller du sens. Un livre aimé, la fréquentation d’un auteur admiré peuvent venir apaiser, réparer, éclairer ce qu’il peut y avoir de douloureux, d’inassouvi en chacune et chacun d’entre nous.
Nombreux sont les écrivains qui ont compté pour moi, la liste serait trop longue, je peux même dire qu’elle est sans fin car il ne se passe pas un mois sans que je découvre le nom d’un nouvel ami, d’une nouvelle complice ayant décidé de vouer une grande partie de sa vie à la lecture et à l’écriture – car les deux sont indissolublement liés. Je me souviens, lorsque j’étais enfant, de mon exploration des textes de l’Antiquité. Homère, Virgile, Ovide ou encore Sophocle et ses Tragédies m’ont beaucoup fait rêver et voyager. Je suis un grand lecteur de poésie et dans ce registre Roger Gilbert-Lecomte, Antonin Artaud, Henri Michaux, Georges Bataille avec son Archangélique ont été très importants, j’y reviens souvent. J’ai découvert plus récemment l’œuvre d’Alda Merini, immense poétesse italienne, ainsi que le Journal et la poésie d’Alejandra Pizarnik, qui devrait être l’un des personnages de mon prochain roman…
Chez les auteurs contemporains, j’ai envie de citer le travail de Santiago Amigorena et son projet très proustien de livre-monde, qui mérite vraiment d’être découvert.
D’aussi loin que je me souvienne, les livres ont toujours tenu une place centrale dans ma vie. Ils me fascinaient dès l’enfance, et avant même de savoir lire je rêvais de percer leurs secrets. Ils ont changé ma vie, oui, et sans doute l’ont-ils même sauvée, à certains moments. Sans eux, elle serait moins riche, moins complète. Je leur dois presque tout de ce que je suis.
Un grand merci à Léo Cairn pour sa puissante participation à l’inauguration de la rubrique ÉCRIRE du blog Sous le pavé la plume !
