de martine roffinella

Les lesbiennes n’ont pas froid aux yeux : c’est la Fille du troisième qui vous le dit !

Les lesbiennes n’ont pas froid aux yeux : c’est la Fille du troisième qui vous le dit !

©MartineRoffinella

Dans son nouveau roman, Danièle Saint-Bois, avec ce style inimitable et cette fougue que les lect.eurs.rices lui connaissent, nous offre tambour battant mille (ré)jouissances littéraires. Entre autres l’invention d’un polar d’amour – à déguster goulûment par tous les sexes !

Qu’entends-je par « polar d’amour », pour qualifier l’épopée bigrement donjuanesque, violemment passionnelle, tendrement amoureuse et dramatiquement policière dans laquelle nous entraîne Danièle Saint-Bois ?

Vous allez comprendre (ou pas).

C’est l’histoire de Swany (prénom à rechercher du côté de chez Proust), issue d’un couple lesbien de longue date (Adèle et Delphine) sur le point de s’unir officiellement, et qui pourtant tient cachée sa propre homosexualité (« mes deux mères qui vont se marier ne savent pas que je suis lesbienne », explique-t-elle).

Swany est lieutenante de police et vit une relation hot hot hot avec sa supérieure hiérarchique, Louise, mais « ça ne doit pas se savoir, madame la commissaire est à cheval, quand ce n’est pas sur moi, sur la déontologie et les principes », et donc : « Pas de coming out en vue, ni pour moi ni pour elle ».

Dans l’immeuble où habite Swany, il y a aussi Bella, une « Haïtienne au grand cœur adepte du vaudou », dont le rôle est essentiel à plusieurs titres dans le roman – Swany dit à son propos : « je suis la fille blanche de ma mère noire », les « racialistes peuvent aller se faire voir ».

Photo : ©MartineRoffinella.

C’est Bella qui présente Swany à la Fille du troisième – le coup de foudre est immédiat, « je sais que c’est elle, que je la veux, qu’elle va m’épouser, qu’elle voudra un enfant, qu’on ira en Belgique ou en Espagne ».

Et d’en déduire : « dans quel pétrin je me suis mise ? »

« Pétrin » est le mot juste.

Car dans polar d’amour il y a « polar ». Un premier crime est donc découvert rue Marcadet (Paris XVIIIème) – une vieille dame dans son sang, « sa robe remontée jusqu’à la taille sur ses pauvres vieilles cuisses grises », et « son sexe égaré raconte une histoire hallucinée ». Puis un autre, rue Ordener – encore une « vieille dame » dont la chemise de nuit est relevée sur ses cuisses, « quelle misère et le légiste dit apparemment pas de sperme, il dit objet contondant ».

Bien sûr je ne vous en dévoilerai pas davantage sur cette palpitante intrigue policière (et un troisième meurtre « antisémite » rue Lamarck), dont le déroulement et le dénouement viennent s’encastrer ou plutôt se fondre (ou les deux, l’idée du choc frontal autant que de l’effusion liquide pouvant être retenue !) au tumultueux vécu amoureux de Swany.

La Fille du troisième et Swany deviendront amantes – « nos bouches ne se décolleront pas, nos langues ne se lâcheront pas (…) je suis en plomb, je m’enfonce encore dans ton corps, nous nous mélangeons, je prends ton foie, tu prends mes reins (…) On se noie ensemble » ; dans « un souffle, tu dis je t’aime », puis un peu plus tard : « Swany, veux-tu m’épouser ? »

Cependant il y a Louise, commissaire et supérieure hiérarchique de Swany – « on avait dit pas de drame, pas de chantage », mais dès qu’elle apprend la relation avec la Fille du troisième, elle « tremble de rage et de jalousie ». Les « coups commencent à pleuvoir », suivis d’un viol, d’abord avec ses doigts, puis avec son pistolet de service.

Vous l’avez compris : dans ce roman, Danièle Saint-Bois aborde beaucoup de sujets brûlants, mais sans jamais poser tel ou tel événement comme une source potentielle de polémiques.

Grâce à un style effervescent dont chaque mot vient pétiller en nous de sincérité, l’histoire nous prend aux tripes mais pas à partie ou à témoin.

Nous sommes là, bien sûr, mais un peu comme dans une salle de cinéma, nous demandant pendant les entractes comment les personnages vont (nous) apprendre à vivre.

D’ailleurs si un.e réalisat.eur.rice venait à lire cet article…

Adaptez donc La fille du troisième ! Bien plus qu’un excellent roman, il laisse imaginer un casting de rêve – et vous, mes ami.e.s, quelle serait votre distribution ? À vos commentaires !

Photo : ©Yvette Coudert.

Quatre questions à Danièle SAINT-BOIS

MARTINE ROFFINELLA : Expliquez-nous un peu la genèse de ce roman hors normes et jubilatoire. De quelle idée initiale êtes-vous partie ? Comment l’intrigue s’est-elle mise en place ?

DANIÈLE SAINT-BOIS : La fille du troisième n’a jamais été une idée surgie miraculeusement dans ma tête un jour de disette, ni un projet de longue date noté dans l’un de mes multiples carnets ou sur un bout de papier comme j’en sème partout sur mon bureau, dans mes poches, entre les pages des livres, des calepins, des agendas ou au dos de la liste des courses ; autant dire que la plupart sont perdus ou finissent à la poubelle.

Ce n’était pas, comme la plupart de mes romans, un livre prémédité. Avant la première ligne écrite, il n’existait ni en germe ni en rêve.

Chaque livre publié est une joie et une petite mort, surtout lorsque l’on combat dans la catégorie poids plume… il faudrait vite… tourner la page. Après Trois amours de ma jeunesse (éd. Julliard, 2018), j’ai passé plusieurs semaines sur un travail très éloigné de mon univers littéraire, une espèce d’objet inédit, bizarroïde, qui avait peu de chances de venir s’ajouter à la liste de mes œuvres publiées, mais je n’en démordais pas, je voulais écrire ce livre-là même si c’était pour rien et pour personne.

J’avais vu quelques années auparavant un documentaire poignant qui m’avait marquée, sur la guerre en Syrie. J’ai eu l’occasion de le revoir deux ans plus tard et de l’enregistrer.

À partir de là je n’ai pas arrêté de le regarder et je me suis mise à écrire ce que je voyais. J’adaptais l’image à la littérature. Je racontais l’histoire que j’imaginais à partir de ce que je voyais. C’était l’histoire d’une famille syrienne vivant sous les bombardements dans un immeuble en ruines à Alep, dans la partie de la ville tenue par les révolutionnaires. Le père était commandant de l’Armée Syrienne Libre. J’avais mis le film en fond d’écran et je progressais image par image avec des arrêts, des retours en arrière.

Lorsque j’eus fini, j’attendis trois semaines environ, un mois peut-être, puis dans un état d’urgence inexplicable je me suis assise devant l’ordinateur et sans vraiment réfléchir j’ai tapé : « Ceux du premier, gauche, ont apporté des frites. » Juste sans doute la partie visible, un peu triviale, d’une idée qui faisait son chemin à mon insu. Ce qui s’est dessiné alors avec ces frites, c’est une fête des voisins d’un petit immeuble parisien. J’en ai profité pour donner la recette des frites.

Le livre venait de me tomber dessus, un peu comme un cadeau bien empaqueté, une sorte de pochette-surprise dans laquelle tous les personnages attendaient, comme des jouets, que je les découvre.

En deux mois j’ai écrit le premier jet de cette histoire surgie de nulle part, sans doute modelée par la conscience inexprimée et déprimante que l’on a au soir de sa vie, que certaines choses, certains moments, certains bonheurs ne reviendront jamais, par le désir de les revivre coûte que coûte par procuration.

Frites ou pas, il m’est immédiatement apparu que j’allais écrire une histoire d’amour fou, torride, tumultueux, bouleversé, bouleversant.

Quelque chose m’a frappée dans votre bel article, ces mots qui définissent parfaitement ce que j’ai essayé de faire : « …l’invention d’un polar d’amour ». L’éditrice qui épluche mes écrits chez Julliard a eu à peu près les mêmes. Elle m’a écrit, juste après la première lecture, en m’incitant à développer l’enquête policière, que je venais « d’inventer le polar féministe lesbien ».

M. R. : Comment avez-vous conçu vos personnages ? Aviez-vous des modèles en tête ou bien sont-ils tous issus de votre complète et foisonnante imagination ? De quelle façon procédez-vous pour leur donner vie ?

D. ST.-B. : Parfois je me dis que je ne conçois rien, que quelque chose en moi, peut-être une intelligence artificielle qu’on m’aurait greffée je ne sais comment, pense à ma place, élabore, mitonne, imagine. Moi, je transcris.

L’un de mes éditeurs m’avait dit : Vous êtes un écrivain d’instinct.

L’instinct du chat le pousse à chasser malgré les croquettes. Mon instinct me pousse à écrire ce que j’écris, malgré l’adversité… Finalement c’est assez frustrant et effrayant, je ne sais pas ce que je fais !

Un bémol : je parle ici du premier jet d’un livre. C’est après que le vrai travail commence, n’est-ce pas, quand tout semble en place bien qu’un peu bancal, et que parfois il faut tout démolir, recadrer, déplacer, décaper, scier, tout en suivant les conseils judicieux des bienveillants de l’édition, il y en a, qui vous suggèrent délicatement un rééquilibrage, un ajustement ou une refonte totale !

Bon mais pour ce qui concerne la matière originale, je ne me dis pas en commençant il va se passer ci et ça, ça finira comme ça, il y aura 23 chapitres, il pleuvra au 20ème pour pouvoir amener le coup du parapluie.

Déjà, en décidant, juste après la recette des frites ou en même temps, que Swany, le personnage central du livre, dont je n’ai pas trouvé le nom tout de suite – j’ai dû consulter la liste des prénoms épicènes –, serait flic dans un commissariat un peu pourri, je me suis fait plaisir mais je ne voulais pas d’une invincible lieutenante qui poursuit les malfaiteurs en jeans moulants et talons hauts ou, à l’opposé, grande gueule et poigne d’acier, une solitaire divorcée qui traîne un lourd passé, encombrée d’une adolescente qui tire la gueule et qui préfère ou croit préférer son père ; je voulais une flic atypique qui a peur du sang, qui se demande ce qu’elle fiche dans la police.

Lesbienne et fille de deux mères, pas un archétype courant dans cette institution. Je n’avais vraiment pas de modèles en tête pour aucun des personnages, ils existent sans doute mais je n’en connais pas, les miens étaient dans le paquet cadeau, je n’ai eu qu’à me servir !

Comme je l’ai déjà dit mon objectif premier était, au moment où les choses se sont mises en place, de raconter l’histoire d’un amour fou, hors normes, entre deux femmes, et d’arriver, à partir du coup de foudre initial, à écrire une sorte de poème, de cantique des cantiques des corps et des âmes.

Je me suis donc retrouvée avec deux trames, une enquête liée à des crimes effroyables et l’histoire d’amour où pourtant tout est dit, consommé, consumé dès la première étreinte mais aussi inépuisé, deux intrigues à tricoter ensemble, deux suspenses à conjuguer dans le même rythme.

C’est sans doute pourquoi la narration à la première personne s’est imposée d’emblée. On découvre tous les personnages de la pochette-surprise par le récit sur le vif que fait Swany, entre langage parlé, argot populaire, humour grinçant et un lyrisme échevelé dans l’expression des scènes d’amour, de la passion, du désir.

Swany est complexe, incohérente parfois, sensible, obsessionnelle, secrète, tourmentée, silencieuse. Elle a besoin de certitudes. Dans le fond, c’est un peu moi… je m’en rends compte, effarée. Tout est vu et vécu à travers elle.

De ses mères nous saurons qu’elles sont artistes, sans plus, qu’elles s’aiment, qu’elles adorent leur fille, qu’elles sont des pionnières de la PMA. Qu’elles l’ont emmenée en voyage.

Bella, la première à apparaître, personnifie la bonté universelle sans qui le monde, ou tout au moins le microcosme de l’immeuble, serait moins vivable. Et le malheur des peuples meurtris.

Louise est la méchante de l’histoire, méchante pour le lecteur – les premières lectrices du manuscrit l’ont détestée et voulaient qu’elle soit punie ! – elle est la face sombre de Swany, son côté obscur.

Gabriel, dit Luther, avec qui Swany fait équipe, le seul homme du livre ! est le témoin d’abord amusé de ce qui se joue autour de lui, puis il devient un peu le garde-fou fraternel, l’observateur lucide et protecteur. C’est sans doute le personnage le plus reposant du roman !

La narration laisse peu de répit au lecteur puisque la narratrice n’en a pas.

Et surtout parce que je n’aime pas les temps morts, j’ai peut-être tort mais c’est ainsi que j’aime écrire, je ne veux pas m’ennuyer en écrivant et… je ne sais pas faire autrement.

Comme l’a dit je ne sais plus qui : « On n’écrit pas un bon livre en allant à contre-courant de sa nature. » Après, si le lecteur aime les passages lents, les descriptions à rallonges qui devraient être remboursées par la Sécu, moins dangereuses et plus efficaces que les somnifères, je pense que je vais l’énerver…

M. R. : Vous abordez très clairement le thème de la violence entre femmes, qu’elle soit physique ou psychologique. Pourquoi ? Un événement particulier vous a-t-il poussée à lever le voile sur un sujet encore tabou ? Quel est votre message – si message il y a… ?

D. ST.-B. : Sincèrement, non, aucun événement particulier ne m’a amenée à évoquer, et plus qu’évoquer, le thème de la violence entre femmes.

Je n’y ai jamais été confrontée et je ne connais personne l’ayant été, mais bien sûr cela existe…

On sait tous qu’il y a des femmes violentes, des gamines qui en torturent d’autres au fond des caves, mais ce qui nous occupe ici, même si ça ne fait pas plaisir à lire et ou à entendre, c’est la violence dans un couple de femmes.

Dans le livre, la relation entre Swany et sa supérieure Louise, personnage dominateur, boulimique de sexe et jaloux, ne pouvait qu’aboutir à cette violence extrême dont le paroxysme est le viol.

Le viol d’une femme par une autre, il fallait oser…

Je me suis posé beaucoup de questions à ce moment-là, pouvais-je vraiment écrire cela, appuyer là où ça allait faire mal, mais aussi peut-être amener à s’interroger sur tout ce qui n’est jamais dit ? Au bout du compte j’ai décidé que oui. C’était ma liberté. Je l’ai prise.

Il n’y a pas que la violence physique, elle s’accompagne parfois de violence psychologique. Plus fréquente qu’on ne le pense, cette dernière fait toute seule son travail de démolition. Elle est souvent verbale mais elle peut être dans les silences, les gestes, les regards, une remarque, un rire, une rupture, ça c’est la soft, tout le monde un jour ou l’autre s’y trouve confronté, d’un côté ou de l’autre, parfois des deux. La vie en couple, homo ou hétéro, est rarement un long fleuve tranquille.

Le message… non, je n’en ai pas… peut-être tourner sept fois sa langue dans sa bouche avant de parler.

M. R. : Qu’aimeriez-vous au fond que les lect.eurs.rices retiennent de votre roman ? Qu’est-ce qui vous toucherait sincèrement le plus, dans leur lecture et leur perception de votre travail d’écrivaine ?

D. ST.-B. : Je voudrais que les lect.eurs.rices (ouf) qui lisent ou vont lire ce roman fait d’humour, de fantaisie et d’audace, cherchent et trouvent, comme dans une chasse au trésor, entre les lignes et les éclats de rire, ce qui touche à l’universel, l’amour, la tolérance, l’humanité.

Comme le dit Bella : « …y a pas de mystère à droite ou à gauche, y a l’amour, c’est tout. » Je voudrais qu’on retienne la force d’une histoire d’amour tellement « trop » qu’elle atteint le tragique sous un habillage débridé.

Ce qui me toucherait c’est que les lect.eurs.rices (re ouf) n’aient pas peur d’aimer ce livre… et pour les innombrables qui ne me connaissaient pas jusque-là, qu’ils se disent : C’est donc ça aussi un livre. C’est donc ça aussi un.e écrivain.e (ououff) : Un désespoir masqué. Quelqu’un qui ne vous laisse pas respirer.

La fille du troisième, roman, par Danièle Saint-Bois, aux éditions Julliard, 20 euros.

Site : daniele.saint-bois.pagesperso-orange.fr
Page Facebook de Danièle Saint-Bois : “Sur la page, abandonnée“.
Twitter : @daniele_StBois

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Commentaire(s)

  1. Faire une adaptation cinématographique ? Mais oui bon sang ! Quelle excellente idée. Tous les ingrédients sont réunis sans exception. Je valide !!!
    Quant au casting, euh, comment vous dire…. lol.
    Tous les personnages ont quelque chose d’attachant dans le fond, non ? Du moins pour les principaux (je ne parle pas du vilain neveu et de sa pouf)…

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