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Une histoire vraie

Je ne suis pas une adepte de l’autofiction ou de sa fausse jumelle l’autobiographie, non par dénigrement ou snobisme mais au contraire parce qu’il s’agit d’une forme littéraire subtilement complexe qui me contraint à la mauvaise foi. En effet, dans mes mondes en lisière de la schizophrénie, il m’est impossible de distinguer le vrai du faux, et donc si je mens je l’ignore. De même que si je dis la vérité, c’est une voie possible au milieu de centaines d’autres proposées à mes imaginaires. Pour résumer grossièrement : je ne raconte pas ma vie dans mes livres, mais les vies de dizaines de personnes qui cohabitent sous ma peau et qui parfois s’ignorent entre elles.
À toute règle il existe cependant au moins une exception : c’est le cas d’un de mes livres, Les Indécises, publié chez Phébus en 2002. L’histoire de ce récit, qui est donc, en dehors de sa chute, tiré de mon vécu, remonte en réalité aux années 1990 : j’avais alors 30 ans, je m’étais violemment éprise d’une femme de 40 ans, mariée, mère de deux enfants, et que je côtoyais sur mon lieu de travail (une compagnie d’assurances à cette époque).
Ce fut mon plus grand amour – impossible évidemment –, et qui me conduisit au chaos : scarification, tentative de suicide, et pour finir : perte totale d’identité. Je fus alors prise en charge par un psychiatre, qui officiait dans une clinique spécialisée : il m’évita de justesse l’internement (que mes parents entre autres souhaitaient), mais je le vis presque quotidiennement. Outre les médicaments qu’il me prescrivit, il me demanda, en guise de thérapie, d’écrire ce que je ressentais. Puisque j’étais écrivaine fraîchement célèbre, il pensait que cela m’aiderait sûrement à décrypter ce qui m’avait fait chuter au point d’en oublier qui j’étais – incapable de donner mon propre nom de famille.
Ainsi est née la toute première version des Indécises : un texte en fusion, craché brut, mêlant cris et suppliques. Au bout de six mois, j’ai retrouvé la santé – au passage j’ai même changé d’emploi.

C’est alors qu’un beau jour, une jeune comédienne me contacte, car elle veut réaliser une adaptation pour le théâtre de mon livre Elle : je la dirige vers mon éditeur Phébus – mais les droits demandés ne sont pas à sa portée. Qu’à cela ne tienne : je lui propose mon texte inédit Les Indécises. L’aventure est lancée, ensemble nous adaptons le récit pour la scène – et la pièce sera représentée par la suite au Théâtre du Tourtour à Paris.
Une fois l’événement passé, je transmets le texte d’origine à Phébus pour une parution ; mais mon éditrice le refuse. Je range donc Les Indécises dans une boîte d’archives – et il faut attendre une dizaine d’années avant que je l’en ressorte et que j’en reparle à Phébus, qui cette fois l’accepte mais dans une forme très retravaillée.
L’ouvrage paraît enfin en 2002 – Christine Rousseau publie à son sujet un très joli papier dans Le Monde.
Plus de vingt années s’écoulent, et voilà qu’en 2025, un éditeur exprime le souhait de rééditer certains de mes livres « oubliés » qui ne disposent pas de version numérique ni de format poche. Parmi ces titres : Les Indécises. J’évoque donc cette situation auprès de Phébus qui m’en restitue aussitôt les droits, sans chercher à me proposer justement une édition numérique du livre. Cela me vexe presque – mais enfin, au bout de quelques mois, j’entreprends de retranscrire Les Indécises sur mon ordinateur, d’après le livre, car je ne dispose que de sa version tapée à la machine à écrire.
Et c’est là que je suis prise d’un grand étonnement : le récit sonne faux à mon oreille, tout me semble étriqué. Gélifié. Comme emprisonné derrière une cloison plastifiée. Je suffoque. Que faire ? Seule solution : me réécrire !
Et près de 35 ans plus tard, j’ai pleuré.
J’ai pleuré non pas pour m’apitoyer sur ma petite personne – vous savez que ce n’est pas trop mon genre. Non. J’ai pleuré parce que Brigitte, à qui ce nouveau livre est dédié, est et restera ma plus grande histoire d’amour. C’est ce qui a motivé le changement du titre après cette réécriture complète du texte, désormais intitulé : L’aimante, l’aimée.
Et maintenant ? me demanderez-vous.
L’aimante, l’aimée est sûrement ce que j’ai conçu de plus beau. Il n’est plus question d’une réédition mais d’un nouveau livre à partager.
Reste à savoir si une maison d’édition acceptera de porter cet amour-là : celui d’une jeune femme de 30 ans devenue une dame de bientôt 65 ans qui offre le récit – l’histoire vraie d’un cœur à jamais amputé de celle que jadis il adora.

Martine Roffinella
MES JOURS Sous le pavé la plume.
https://martineroffinella.fr/creations

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