Nul besoin d’aimer le poisson pour déguster aventureusement ce livre (suis moi-même végétarienne !), parce que c’est un fameux personnage à qui nous avons affaire. Au demeurant, il n’est pas tout à fait un poisson : cet aimé des poètes peut en effet vous « regarder frontalement, dans les yeux », et même « faire preuve de curiosité, voire d’esprit ludique ». Des spécificités qui l’« humanisent » et par là même le rendent magnétique. Mais, ainsi que le précise immédiatement Valérie Douniaux dans son malicieux et surprenant ouvrage paru aux éditions Arléa : Fugu, poisson-poison, « derrière cette silhouette pittoresque se cache un véritable tueur ».
Voilà qui ne pouvait que m’intriguer, et c’est avec un plaisir mêlé d’excitation que j’ai découvert l’histoire insolite et sacrée du fugu, intrinsèquement liée à celle du Japon. La collection dans laquelle paraît ce divin livre, dirigée par Anne Bourguignon, s’intitule « La rencontre » – et on ne peut mieux décrire ce qui se produit entre le fugu, « étrange mélange de mignonnerie et de dangerosité », et nous. Il a une « drôle de bille » – le capitaine et explorateur James Cook évoque un « poisson-soleil » –, avec la particularité de pouvoir se gonfler au point de devenir une boule. Somme toute, un physique assez pépère, « aux formes potelées », et des « yeux écarquillés » qui suggèrent quelque innocence – d’ailleurs n’est-il pas fréquemment représenté « presque souriant » ?…

Pourtant, manger du fugu, c’est risquer de mourir. Je ne vous révélerai pas ici sur quoi repose ce drôle de pari, ni si le jeu en vaut la chandelle, car ce serait détruire la magie du récit de Valérie Douniaux, dont chaque page est aussi prenante que peut l’être la destinée du fugu, spécialement dans le défi que l’homme et lui se lancent au fil des siècles et millénaires, à armes égales. Se mesurer au fugu, c’est défier la mort par le plaisir de la chair : une seule erreur et c’est le poisson qui « gagne le duel ». Il n’existe aucun antidote. Pire encore : l’humain perdant demeure « conscient jusqu’à la fin de son calvaire ».
Comment tout cela prit-il naissance ? Et quelle place tient ce joyeux et sombre héros dans la culture du Japon ? Le livre foisonne d’anecdotes parfois sidérantes : par exemple comment ce poisson si jovial, avalé par un requin, a réussi à se frayer un passage dans le corps dudit requin en mangeant ses organes au point de le tuer ! Côté écriture, il vous transporte dans diverses strates narratives, à la fois littéraires, poétiques et historiques – avec une dose de suspense qui vous colle aux pages avec impossibilité de les lâcher. On apprend mille choses sans pour autant avoir l’impression d’être enseigné. On se promène le nez au vent – et clac ! on a soudain le sifflet coupé.
Le fugu est donc « un délice qui ne doit pas être traité à la légère », souligne, non sans humour, Valérie Douniaux – mais la jouissance de lecture est, elle, inoffensive, et je ne peux que vous encourager à vous y risquer !
Martine Roffinella
Écrivaine-photographe.
