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Contes de Trazegnies

À l’ère des romans cuisinés dare-dare par l’IA, ou celle des mille et une recettes pour faire consensus autrement dit le buzz, et si le véritable génie créatif résidait dans les contes pour adultes ? D’aucuns me rétorqueront que le sieur Voltaire avait creusé cette idée bien avant qu’elle ne germe dans mon petit esprit. Certes oui, mais ce que propose Charles de Trazegnies, dans son savoureux recueil Le Grand Inventeur du temps, publié aux éditions Le Roseau vert, va au-delà de la satire sociale ou de la dénonciation des injustices : c’est l’humain dans son temps qu’il explore sous toutes ses coutures, et cela vaut l’escapade.
On est à mi-chemin entre la fable et le conte, avec des personnages aux noms et aux modes de vie improbables, mais qui pourtant nous rappellent quelqu’un, comme un certain Évariste Bichon, qui s’est mis en tête d’« inventer un autre temps » afin d’être libre d’y voyager. Va-t-il « rater son changement de temps » ? – La question, elle [n’]est [pas] vite répondue ! [sic] comme dirait un célèbre influenceur des temps modernes. Et si l’on rit beaucoup, reste que l’existence du présent, comme celle de l’avenir, est soumise à quelque « parcelle d’effroi ». Être ou ne pas être de son temps : à l’heure du très politique c’était-mieux-avant, Charles de Trazegnies vise juste !

Mais dans toute cette exploration temporelle désormais codifiée, numérisée, catégorisée, qu’advient-il, me demanderez-vous, des « chercheurs de hasard » ? En existe-t-il seulement encore ? Oui, mais un seul. Il se nomme Horace Tromblon et il lui tient à cœur de nous dégoter, malgré les railleries et autres « quolibets », « un exemple de hasard parfait ». On ne peut absolument pas s’attendre à ce que va déclencher cette quête hasardeuse, et encore moins à découvrir la tragique importance d’avaler une « pizza trop riche ». Tout comme on ne soupçonnera pas, en cette période de prix littéraires, à quel point la guerre entre les écrivains concurrents est violente : Zozo Mangetout, auteur du célèbre roman Les juments sont dans la gadoue, et sa rivale Fanfreluche Bricol, autrice du très apprécié Les oiseaux ne se mouchent pas avec des kleenex, ont énormément de révélations à vous faire sur ce qui se grenouille dans le monde si convoité de l’édition et de ses rivalités secrètes.
Vous l’avez compris : chaque conte joue très subtilement sur plusieurs niveaux d’imaginaire, introduisant chaque fois, comme une sorte d’interlude, un filet d’humour qui vient s’agripper à nos propres vécus. Charles de Trazegnies manie cette forme littéraire avec malice, intelligence et talent, de sorte que quel que soit l’âge ou le moment où nous découvrons Le Grand Inventeur du temps, nous y trouvons une résonance avec un aujourd’hui atemporel. Un peu comme si le vœu de Lamartine (Ô temps, suspends ton vol !) avait enfin été exaucé. Et quand un livre produit cet effet-là, c’est qu’à coup sûr il faut le lire… impatiemment !

Martine Roffinella
Écrivaine-photographe.

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