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Erreur sur les nuisibles

Je vais d’emblée être honnête : la boomeuse que je suis (née en 1961) a fait partie de celles et ceux que Sandrine Rousseau a pu agacer par sa « radicalité ». Quand est apparue notamment l’appellation « écoterrorisme » pour qualifier l’action des écologistes sur le terrain, cela m’a semblé, d’une certaine façon, correspondre à ce que je ressentais : une sorte d’« oppression » mêlée d’un sentiment d’injustice – dont la nature est précisément décortiquée dans : « Tu nuis à la cause » Une mise au point impertinente par Sandrine Rousseau, publié aux éditions La Meute, dans la collection « Permis de déconstruire ».
L’ouvrage s’adresse, de façon ludique et judicieuse, à un « Tonton » (éventuellement flingueur) de notre connaissance – un « cas d’étude », une « formule chimiquement pure » qui n’est pas pour autant synonyme de concentré de stupidité. Car il est indiqué dès le départ que peu ou prou, « nous avons tous et toutes en nous quelque chose de Tonton ». C’est très vrai, et ce indépendamment du milieu social dont nous venons, de notre culture ou niveau d’études. L’intelligence du propos de Sandrine Rousseau consiste à ne pas prendre pour cible ce Tonton-là (même quand il traite telle militante de « féminazie »), mais à établir une discussion argumentée en contrepoint de ses assertions. Et mazette, la démonstration est éclatante ! En six chapitres bien documentés, tous les slogans et lieux communs véhiculés sur les réseaux sociaux sont repris, analysés, et réfutés, preuves à l’appui : par exemple, il y a les « bonnes » et les « mauvaises » féministes (ou « néoféministes »). Oui, celles d’avant étaient tellement plus convenables, paraît-il. C’est bien vite oublier les actes radicaux dont ont été capables les suffragettes, au prix de leur vie parfois – attentat à la bombe contre un Premier ministre, lacération d’un tableau de Vélasquez « à l’aide d’un petit hachoir de boucher », usage de la « désobéissance civile » : toutes ces femmes, aujourd’hui célébrées, furent en leur temps vilipendées, jugées « agressives, hystériques, méchantes »…
Pendant qu’on y est, qui se souvient que le vénérable François Mauriac disait de Simone de Beauvoir qu’elle avait, avec son œuvre Le Deuxième Sexe, « atteint les limites de l’abject » – et que ce même charmant écrivain recommandait de reléguer les « connes piaillantes et pédantes » dans une « garderie d’enfants à torcher les derrières et à vider des pots jusqu’à la mort » ?…
Quant à Gisèle Halimi, de nos jours portée au pinacle, elle « n’a tenu que trois années à l’Assemblée nationale », considérée comme « trop radicale » par ses collègues du Parti socialiste. Nul n’oubliera non plus que Simone Veil, depuis panthéonisée, « nuisait » elle aussi « à son camp » et fut l’objet des plus sordides attaques. À l’instar de Christiane Taubira, « outrageusement comparée à un singe » au moment où elle défendait la loi sur le mariage pour tous.
La liste ne s’arrête pas là : Sandrine Rousseau écrit à juste titre qu’en réalité, « une bonne féministe est une féministe morte », et que « la plupart des féministes qui ont marqué l’histoire ont été jugées clivantes et nuisibles du temps de leurs actions ».

Toutes les raisons de nuire à la cause – mais au fait, quelle est-elle, cette « cause » ? Là encore, Sandrine Rousseau démontre comment certains amalgames (dans le même sac : les actions des militantes de #NousToutes, l’usage des pesticides, le wokisme, les mégabassines, le machisme du barbecue, etc.) viennent ranger dans le registre de la « passion » (donc de la « déraison » et de « l’affect ») ce qui relève de la lutte sociale primordiale – donc, toutes les raisons de nuire à la cause, disais-je, sont passées au crible dans la précieuse « mise au point » qu’est cet ouvrage. Parmi elles, l’accusation de faire « monter l’extrême droite », ou encore le reproche articulé par tant de lèvres brimées : « On. Ne. Peut. Plus. Rien. Dire. » (Mais qui regrette les mimiques de Michel Leeb imitant le prétendu « accent » des personnes noires et asiatiques ?)
On sort de cet ouvrage en se demandant comment on a pu être aussi perméable aux raccourcis, la plupart du temps ridicules, qui circulent sur la Toile – alors que quelques instants seulement de réflexion permettent de percer à jour leur vacuité. Les éditions La Meute ont eu une riche idée en créant cette collection « Permis de déconstruire », car nous ne pourrons plus nous cacher derrière notre petit doigt pour faire semblant de ne pas comprendre qu’en réalité, ce qui aveugle, c’est la peur. Sandrine Rousseau, sans cesse objet de menaces immondes (« Je veux que tu crèves », « Je vais te violer », « Je vais t’égorger, sale pute »), sait de quoi elle parle. Elle aurait pu utiliser ce livre pour régler ses comptes – ce qu’elle ne fait pas. Au contraire, elle nous invite, informations claires à la clé, à réfléchir, à nous départir de l’emprise invisible que tissent sur nous des puissants qui n’ont qu’un seul objectif : le profit. Nous n’avons plus le temps d’être convenables : à toutes les « sales connes » dont je suis, elle dit : « Soyez hystériques, intenables, audacieuses et impertinentes. » En effet, il y a erreur sur les nuisibles. Et l’adversaire n’est pas celui que nous croyons.

Martine Roffinella
Écrivaine-photographe.

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