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Oublier le roman

Il paraît que pour séduire Le Lectorat, il faut lui « raconter une histoire ». Cette injonction éditoriale m’est familière – et elle l’est aussi à Claire Fourier, écrivaine à nulle autre comparable, qui fort heureusement n’y a pas cédé. Ou plutôt si. Mais non. Quoique. Regardons de plus près : elle se lance le défi d’« oublier le roman ». Soit : « Écrire le monde tel qu’il est quand il ne se passe rien, absolument rien, et que ce rien est tout. » Et d’en conclure (même si ce n’est en rien une conclusion) : « L’absence de roman peut très précisément être un roman. » C’est très exactement ce qui correspond à La Complainte du matelas – ou L’amour blessé, toujours blessé, texte publié par les éditions Tinbad. Avec ses airs de ne pas être ceci ou cela, l’ouvrage est tout – comprenez : la chair et l’os (l’amour qui s’y cogne), la silhouette et son ombre (la solitude qui s’y épingle) évoluant dans une compression réussie, à l’instar de ce qu’a tenté Virginia Woolf dans Orlando, de toutes les strates temporelles au service de « Je » pluriels, devenus poupées russes, tantôt emboîtés du plus petit au plus grand, tantôt démultipliés – et causant bellement, fichtre ! Ces « multiples je », nous régalant ici de leurs Mille et Une aventures (pour éviter sans doute d’être tués – si l’on en croit le fameux conte), « à peine tracé[s] sur le papier », deviennent « plus que » l’écrivaine. Contrairement à ce que dit Rimbaud (« Je est un autre »), le Je est « soi dans l’illimité de son être » : « Celui qui prend la parole s’ouvre en lui-même à plus que soi et à d’autres que soi. » Et c’est bien ce qu’il faut conserver à l’esprit en lisant les fragments d’existence et/ou de vide (n’y voyez aucun paradoxe) que recèle La Complainte du matelas. En somme, quoi de plus évident et de plus impudique à la fois ? Ce matelas abandonné dans la rue, « souillé en son milieu » –  « empoissé de volupté enfuie et de misère vite venue », a tout à nous dire de nous : dans son obscénité, il « condens[e] l’épuisement humain » (les « acrobaties » sexuelles et morales, mensongères s’il en est) autant que la « descente ivre le long de la mémoire ».

À partir de cette évocation originelle, tout est possible : du questionnement à propos des traces de l’amour – du « très-bas » incarné par le lit conjugal au « très-haut » auquel nous aspirons tous, en nous demandant, comme la narratrice, si nous n’avons pas « pris l’un pour l’autre » – à l’acte d’écrire, qui ne doit jamais être associé à « l’envie ». Je me souviens d’ailleurs que sur le plateau d’Apostrophes auquel je participais en 1988, Roger Vrigny avait lancé : « Il ne faut pas confondre l’envie d’écrire avec le besoin d’écrire. » Claire Fourier (ou l’un de ses Je) va plus loin, taxant ceux qui ont « toujours eu envie d’écrire » (prétendant « être nés pour écrire et avoir réalisé leur rêve ») de « publicitaires de leur écriture ». Ce ne sont pas des paroles en l’air. Car l’épopée d’apparence fragmentaire que l’écrivaine nous livre met en pratique tout ce qui y est affirmé. Le lecteur ne saute pas du coq à l’âne (contrairement à ce qu’elle fait, dit-elle – même pas vrai !) mais accepte de « se montrer attentif » car c’est (devenu) « un acte de résistance ». Et plus nous accordons notre attention à ce texte, plus nous englobons les époques foisonnantes qu’il contient, ponctuées de noms tels que Beckett, Calaferte, Nietzsche, Chateaubriand – Duras (et une anecdote à son propos que j’ignorais totalement) –, son aimé Montherlant, et le peu ragoûtant Voltaire dont le cœur sentait mauvais (véridique), Céline et Melville (Moby Dick), bien sûr… sans oublier les cinéastes comme Wim Wenders, dont chaque œuvre est en quelque sorte transplantée sous nos yeux dans le présent. Cette opération-là est rarement réussie en littérature, car la tentation de la nostalgie égotiste en affadit la démarche. Or Claire Fourier, dans le choix qu’elle fait d’absorber le monde dans l’infinité de ses Je au prix d’une incommensurable solitude, ne vient pas ici nous assommer de regrets. Certes, quand elle livre des avis (qui ne sont pas forcément les siens – c’est le jeu des je –) sur certains sujets polémiques (l’écriture inclusive, le cinéma français qui l’« ennuie avec ses tableautins bristrotiers », la violence de la guerre pouvant être « l’occasion d’une purification régénatrice des sociétés décadentes », Rimbaud qui « n’aurait pas manifesté pour une retraite à soixante ans », etc.), nous pouvons nous rebiffer. Mais n’est-ce pas, justement, ce que souhaite l’écrivaine ? « Point de lucidité sans misanthropie », avance-t-elle, et le moins que l’on puisse dire, c’est que tout, dans cette Complainte du matelas, porte à réfléchir. Le livre ne prétend pas nous donner la becquée – mais nous invite à nous débarrasser de toute idée préconçue, de tout endoctrinement dont nous n’aurons pas vérifié le fondement et les paramètres. Claire Fourier est une femme libre qui ne prétend pas l’être. Elle s’est mise au service de la littérature et cela nécessite quelque courage – y compris celui de capituler, car : « Qu’est-ce qu’un livre ? – Une camisole de douceur pour une voix folle. » Et s’il n’y avait qu’une seule raison pour lire La Complainte du matelas, ce serait celle-là.

Martine Roffinella
Écrivaine-photographe.

Photo de « une » : ©MartineRoffinella

2 commentaires sur “Oublier le roman”

  1. Oh ! Merci, chère Martine Roffinella. Vous êtes allée (j’ose dire : d’instinct, tellement c’est flagrant) au cœur de ce qui un jour m’a mis la plume en main.
    Écrire, oui, pour exhumer de mon petit « je » (c’est à dessein que je ne dis pas égo) les multiples « je » qui y logent et sont le « je » d’autrui. Écrire, oui, avec à l’esprit que mon petit « je » est plus que moi et me dépasse, sans quoi il serait sans intérêt.

    Écrire, oui, pour dire à mon prochain d’aller plus loin que moi à partir de ce que je luis ai suggéré dans des éclats, des possibles qui fusent sans être développés, comme le fait un roman-roman.

    Écrire pour signifier que mon « je » n’est pas un autre, mais soi dans l’illimité de son être… Écrire, oui, pour signifier à autrui qu’il n’est pas seul à être seul. Écrire pour dire à mon prochain, tel Victor Hugo : « Ô insensé qui crois que je ne suis pas toi ! »
    Écrire, oui, pour donner confiance à ceux qui se sentent perdus dans leur petit « je » et ne s’y retrouvent pas.

    Écrire pour tracer, comme un sismographe, le « Grand temps » qui dépasse notre petit temps…

    (Quelle lectrice de talent vous êtes ! C’est moi qui envie votre talent !)

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