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S’accrocher à vivre

N’ÊTRE m’est arrivé par surprise, là dans ma solitude d’écrire, comme si les Éditions du Bunker avaient deviné que c’était l’exacte lecture attendue pour alimenter mes tripes, régénérer mes saintes colères, m’oxygéner de poésie.
Ma rencontre avec l’œuvre d’Elsa Eskenazi fut immédiatement fusionnelle, comme si la multiplicité des sens éclatait dans mes veines et que, précisément, ses mots n’avaient pas besoin d’être compris : ils « n’étaient » ; sans complément.
J’ai laissé ma peau glisser dans ses instants.
« Je vis fautif ici. Je n’invente pas », me prévenait un texte aux allures de « Devenir sans ». Ah ! je n’allais tout de même pas me transformer en Alice (au pays des n’), si ? « Dans une autre vie les cauchemars prennent vie », alors il faut « saturer l’intérieur ». La bonne idée que voilà : « l’enfance du sens est fermée ».
Au fil de N’ÊTRE (car « l’histoirement »), j’y vois double ou triple ; la poésie d’Elsa Eskenazi n’est pourtant pas un enivrement, non, c’est un cisaillement de nos réalités, les lamelles qui virevoltent et s’entremêlent : « un matin/ l’enfant parle/ en plein jour/ à l’intérieur des murs/ l’enfant parle sans clôture » – et comme elle je ressens « la glissade du silence sur mes mains ».

On ne lit pas ce recueil, c’est lui qui vous lit. Plus les mots vous pénètrent et plus ils vous dépouillent de vos faux-semblants – plus ils vous conduisent à la confrontation mémorielle à bord du « vaisseau à contresens » qui « voyage/ vers/ le trou/ de mémoire/ vers/ le départ ». C’est le moment de conscience poétique le plus nu : « quand je viens au monde/ il est trop tard ». Peut-être que cela ne regarde qu’Elsa Eskenazi, mais la force de son expression engendre un rapt d’amour : N’ÊTRE devient RE-N’ÊTRE par le ré-enfantement qu’il suscite – quel prodige (je rajeunis immortelle bien qu’il soit déjà hier) !

le ciel s’effrite
ça prend du temps
l’intérieur du pli
ça prend du temps
au fond du puits
ça prend du temps

L’écriture d’Elsa Eskenazi est d’une absolue nécessité. Elle n’aboie pas avec la meute ; elle ne singe pas, ne se livre pas aux effets – se propose sans s’offrir (« l’obscurité vivante du trou ») ; ouvre des pistes en elle pour y voir clair en nous : « Souviens-toi que l’imagination existe », oui, ne perds rien de vue, lecteur/trice, choisis de N’ÊTRE dans ce splendide ouvrage, coup de cœur du blog Sous le pavé la plume !

Martine Roffinella
Écrivaine-photographe.

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